semaine 22
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

L‘ouverture à tous les possibles

Le 03 avril 2020

Mardi 24 mars

 Depuis que des confinements sévères ont été décrétés, les médias se limitaient à des nouvelles, statistiques à l’appui, les plus complètes possibles, sur la Belgique, l’Espagne, la France et l’Italie. Le développement exponentiel de l’épidémie aux États-Unis, dû à la négligence, au mépris et aux hésitations de Trump, élargit le champ des observations et des reportages. Les regards pourraient se porter aussi demain sur Lesbos. Là-bas, deux cas de contamination ont été relevés parmi les migrants. Parler de confinements individuels nécessaires à Lesbos, c’est, à l’instar de Saint-Matthieu, envisager de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille.

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 Auteur de l’inépuisable blog aux informations inédites quotidiennes toutnestquelitresetratures, le merveilleux chroniqueur gastronomique Roger Feuilly – dont on ne vantera jamais assez l’érudition côté salivation – annonce que le langage gastronomique est lui aussi infesté de plus en plus de mots anglais. L’agression est d’autant plus insupportable qu’elle émane d’incultes en la matière. La contamination dépréciera donc inévitablement ce domaine sémantique. Une seule solution :  confinons-le !

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Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Le procès de la démocratie ne peut être la réponse à la crise que nous traversons. Pour passer le cap de la récession qui s’annonce, il faudra passer par une profonde réforme du fonctionnement des institutions européennes, qui ont montré les limites de leur pouvoir d’action dans la gestion de cette crise ». (Guy Verhofstadt in Le Soir)

Mercredi 25 mars

 L’économie étatsunienne est en train de s’effondrer. Il serait dommage que Biden l’emporte sur Trump par défaut plutôt qu’à la loyale, programme contre programme. L’électeur pourrait disqualifier le président sortant à cause de sa gestion brinquebalante et donc catastrophique de la crise sanitaire (« c’est une mauvaise grippe » dit-il…) Dès lors, l’histoire retiendrait que Trump fut défait par le Covid-19. Le temps pourrait le transformer en héros ou en martyr, ce qui revient au même. Trump doit être écarté parce qu’il n’est pas à la hauteur de sa tâche et qu’il conduit son pays dans une inquiétante impasse, ce qui met l’équilibre du monde en péril. Un point c’est tout.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19. « Pour la première fois dans l’Histoire de l’humanité, on fait passer la vie des individus avant l’économie (…) Si on repart comme avant, on va remettre en place les mêmes conditions que celles qui ont mené à la catastrophe. » (Boris Cyrulnik à la matinale de France Inter)

Jeudi 26 mars

 « Ils ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion. » Cet axiome au parfum d’humour juif, les Israéliens en usent souvent à propos des Palestiniens. Désormais, beaucoup de militants de l’opposition à Netanyahou l’appliquent à leur chef et à ses proches. Le général Gantz a en effet décidé de rejoindre Netanyahou pour former un grand gouvernement d’union nationale. Ce ralliement soudain est-il dû à la lâcheté de Gantz, au coronavirus ou à des messages du Mossad révélant que la patrie est en danger ? Réponse dans quelques semaines, dans quelques mois, ou, connaissant les pratiques discrètes d’Israël sur les matières qui touchent à sa sécurité, jamais.

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 Charles Michel en vidéoconférence avec les 27. Objectif : éviter le chacun pour soi. Bonne chance… En prenant ses fonctions cet automne, il ne s’imaginait pas qu’il allait être si vite confronté à une situation existentielle pour l’Union. Car c’en est une, et l’on voit mal comment le président du Conseil va pouvoir démontrer la solidarité entre les membres. On aboutira sans doute à un compromis bancal pour sauver les apparences auxquelles de moins en moins de citoyens sont dupes.

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 La pression médiatique aidant, de hautes personnalités s’expriment sur l’après-crise sanitaire. Boris Cyrulnik se manifesta déjà sur plusieurs chaînes et dans quelques journaux. Hier, Le Figaro publiait une page complète d’entretien avec le journaliste économiste François Lenglet sous un titre sans équivoque : « Il faut déjà penser au monde d’après ». Et c’est effectivement une sage précaution d’accumuler des réflexions et des paramètres de facteurs qui baliseront, volens nolens, les perspectives politiques. Cela dit, il importe néanmoins de conserver une donnée majeure : la durée. Il va de soi que si l’après commence dans un mois, les conditions de la reconstruction seront différentes que s’il débute dans un semestre ou plus…

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « La contrainte budgétaire pèse peu face à ces nécessités vitales. François Hollande disait, au lendemain des attentats : ‘Le pacte de sécurité l’emporte sur le pacte de stabilité’. C’est demain le pacte de santé qui va prévaloir. » (François Lenglet, in Le Figaro)

Vendredi 27 mars

 « Les hommes sont faits, nous dit-on                                                                 

Pour vivre en band’, comm’ des moutons

Moi j’vis seul et c’est pas demain

Que je suivrai leur droit chemin. »

En chantant « La Mauvaise herbe », Georges Brassens veut préciser qu’il n’est pas dans la norme. La norme, c’est de vivre ensemble. Aristote l’avait déjà constaté : « Les hommes se rassemblent dans les villes pour vivre. Ils y restent ensemble pour jouir de la vie ». De siècle en siècle, le thème fut chanté ou souligné par les poètes et les philosophes. Montaigne bien sûr, jusqu’au Sartre des « Mots », en passant par Valéry qui agrafa souvent l’adverbe à ses réflexions, jusqu’à prétendre que « L’amour consiste à être bête ensemble » ou que « Si deux personnes se brouillent, c’est qu’elles étaient trop bien ensemble ». « Ensemble » est aussi un adverbe qui revient souvent dans les discours politiques prônant le rassemblement, l’harmonie ou carrément l’unité. Dans un discours de mai 1968, aussi puissant mais moins célèbre que celui du 28 août 1963, qui résonnait dès son entrée par le fameux « I have a dream ! », Martin Luther King clame : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots ». Les manifestations syndicales d’aujourd’hui marchent au « Tous ensemble ! Tous ensemble ! » afin de démontrer la force de la revendication collective et commune. Et les promoteurs d’une société laïque se veulent bâtir la théorie du « Vivre ensemble ». Le confinement imposé par la crise sanitaire suscite de nouvelles solidarités agissantes, vécues individuellement. Le paradoxe prend forme un peu plus chaque jour. « Tous ensemble ! Tous ensemble ! Et chacun chez soi ! » pourrait constituer le nouveau cri de ralliement. Car en période de confinement, la liberté, c’est d’être enfermé.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Il existe une corrélation évidente entre le coronavirus et l’effondrement du capitalisme mondial. Dans le même temps, il apparaît non moins évident que ce qui recouvre et submerge l’épidémie du coronavirus, c’est une peste émotionnelle, une peur hystérique, une panique qui tout à la fois dissimule les carences de traitement et perpétue le mal en affolant le patient (…) La solidarité libère de leur peau de mouton individualiste les individus qui ne craignent plus de penser par eux-mêmes (…) L’important, c’est de « faire nos affaires nous-mêmes » en laissant la bulle affairiste se défaire et imploser. Gardons-nous de manquer d’audace et de confiance en nous ! (…) Notre présent n’est pas le confinement que la survie nous impose, il est l‘ouverture à tous les possibles. C’est sous l’effet de la panique que l’État oligarchique est contraint d’adopter les mesures qu’hier encore il décrétait impossibles. C’est à l’appel de la vie et de la terre à restaurer que nous voulons répondre. » (Raoul Vaneigem, 17 mars 2020)

Samedi 28 mars

 Les soldats du virus pourraient bien commencer à fléchir. Comme on les comprend ! Des médecins sont morts, plusieurs sont contaminés. Le personnel soignant est aussi fragilisé, malgré les mesures de protection très strictes. Il faut imaginer Sisyphe heureux, certes, mais il a bien le droit d’être parfois un peu las…

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Tandis que l’utopie communiste sombre dans les abysses, le triomphe du capitalisme s’accompagne d’un déchaînement obscène des inégalités. Ce qui a peut-être, économiquement, sa raison d’être, mais sur le plan humain, sur le plan éthique, et sans doute aussi sur le plan politique, c‘est indéniablement un naufrage. » (Amine Maalouf. Le Naufrage des civilisations, éd. Grasset, 2019)

Dimanche 29 mars

« Coronabonds ». Voici le nouveau substantif qui va dominer les réunions au sein de l’Union européenne. Il s’agit de la trésorerie commune qui doit faire face aux périls de la reconstruction en mutualisant les dettes des États membres. Et à constater le résultat des quatre premières heures de vidéoconférence organisées par Charles Michel, on peut se poser de véritables questions existentielles pour l’Europe. Si l’Union européenne n’est pas capable de mutualiser les dettes et de lancer des emprunts communs, pourquoi serait-elle encore une « union » ? Solidarité et responsabilité vont de pair ; grand marché ne leur est pas lié.

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 Il se dit qu’à Venise, la mer est redevenue bleue et que l’on a même vu un dauphin dans le Grand Canal. « Je n’ose y croire » commente Alain Finkielkraut. Se non è vero, è bene trovato.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Gare au pan-médicalisme ! Un dessin de Sempé, vu il y a quelques années dans un magazine. Il représente une église, vue de l’intérieur, admirablement dessinée en pleine page. La nef est vide. Sauf que devant l’autel, une petite bonne femme est en train de prier : ’ Mon Dieu, Mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que, des fois, je voudrais vous appeler Docteur ! ‘ Dieu est mort, vive la Sécu ! » (André Comte-Sponville, in Challenges, 28 mars 2020)

Lundi 30 mars

 L’idée que la crise sanitaire pourrait avoir déclenché une crise existentielle pour l’Europe fait son chemin. La solidarité n’est pas comprise de la même manière dans tous les États membres, malgré l’aspect pour le moins exceptionnel de la situation. Les pays qui se veulent les plus vertueux en termes de gestion, avec à leur tête l’Allemagne, suivie par les Pays-Bas, l’Autriche et les baltes ; ces pays ne se disent pas prêts à s’associer au règlement de la dette des pays les plus touchés, comme l’Italie ou l’Espagne. Pourquoi continuerions-nous à nous unir si nous ne sommes pas capables ou même décidés, en cas de coup dur, à nous entraider ? Cette question simple, de bon sens, sera celle qui prévaudra si les positions distendues des chefs d’État et de gouvernement parviennent jusqu’aux citoyens dépositaires du suffrage universel. Pour l’heure, un signe troublant démontre la gravité de la situation : le vieux Jacques Delors (94 ans) est sorti de sa retraite afin de mettre en garde contre le péril qui guette l’Union. C’est dire…

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  Des premiers cas d’infection au Covid-19 ont été repérés en Syrie. L’ONU alerte et l’OMS mobilise, conscientes toutes les deux que la contamination peut s’accélérer très vite, vu les conditions si précaires dans lesquelles se débat tant bien que mal la population. On s’affaire et l’on mobilise les aides médicales. Bref, on sauve des vies afin que celles-ci puissent être ensuite détruites par les bombardements de Poutine. C’est une situation tout à fait inverse de celle du siècle passé. En 1918, les poilus rentrés saufs des tranchées à la maison mouraient ensuite de la grippe espagnole.

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « La question qui va nous être posée va être très simple : est-ce que l’Europe se définit comme un territoire souverain pour l’alimentation, la santé, l’éducation et la défense, ou pas ? Si on ne veut pas, il y a de fortes chances qu’elle explose. Si l’Europe n’a rien à nous proposer, les nationalistes vont prendre le pouvoir partout. » (Jean Viard dans L’Écho, 28 mars 2020)

Mardi 31 mars

 Angelald Mergan ou Angaret Merkhatcher ? Tandis que la période Reagan-Thatcher s’achève sous nos yeux en une macabre catastrophe humanitaire, Angela Merkel paraît déphasée. Si l’ultralibéralisme exacerbé pose problème à des libéraux bon teint, il ne dérange pas les conservateurs qui continuent à prêcher l’équilibre budgétaire par l’austérité. Souvenons-nous du slogan de Ronald Reagan : « L’État n’est pas la solution, c’est le problème ». Désormais, tout le monde reconnaît l’importance de la force publique pour surmonter pareille crise aujourd’hui, et pour organiser la politique de la Santé demain. Toutefois, Merkel s’obstine. Elle ne veut rien entendre à l’idée de mutualisation des dettes des pays membres. Cette femme très accrochée au Pacte de stabilité, ne veut rien discuter dans la perspective d’un Pacte de solidarité. Elle apparut comme une grande femme d’État en accueillant un million de migrants. Ses détracteurs soulignaient que c’était pour éviter que l’Allemagne ne connût tôt ou tard de graves problèmes de main-d’œuvre dus à une baisse de son développement démographique. Tout en reconnaissant le fait, on ne voulait pas oublier que cette fille de pasteur pouvait aussi être motivée par des sentiments charitables. Les forces de l’argent qui la soutiennent ont dû lui faire comprendre que la première puissance économique et financière d’Europe ne doit pas réitérer l’attitude qu’elle adopta pour que la Grèce puisse demeurer dans l’Union. C’est pourtant cette attitude qui sauva l’existence de la zone euro. Ne pas y souscrire à présent alors que les dettes seront plus disproportionnées que celle de la Grèce, qu’elles seront plus nombreuses et surtout qu’elles ne seront pas la conséquence d’une mauvaise gestion mais bien d’un dérèglement naturel commun à toute la planète, ne pas s’emparer collectivement du désastre pour tenter de le surmonter ensemble, c’est démontrer l’irréalité du dessein fédéraliste européen.

 Il faut être de bon compte : Angela Merkel a pour elle l’article 168 du traité qui stipule que la politique de la Santé reste du ressort des États. Elle y est d’autant plus attachée que dans son pays, État fédéral harmonieux et développé, la politique de la Santé est du ressort des Länder.

 Mais sommes-nous en train de vivre une situation ordinaire ? Ne découvrons-nous pas un moment de l’histoire de l’humanité où l’Homme ne maîtrise plus son élémentaire manière de vivre en société ? Ne sommes-nous pas contraints de dominer les possibles quand le premier d’entre eux - celui qui touche à la reprise d’une vie normale -, échappe à toute planification de calendrier ?

 Emmanuel Macron est pour l’instant bien silencieux sur l’Europe. Il doit sûrement dialoguer avec ses collègues et en particulier avec la chancelière. Si, comme il le pense, il possède l’envergure d’un grand européen, c’est le moment de le démontrer.  

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 Réflexion pour l’après-Covid-19 : « Nous, les êtres humains du XXIe siècle, nous savons qu’il faut devenir plus lucides, plus spirituels et plus responsables que jamais, et nous savons en même temps que jamais l’humanité n’a été aussi aveugle, abrutie et irresponsable » (Bernard Stiegler. « Réenchanter le monde : la valeur esprit contre le populisme industriel », éd. Flammarion, 2006)

 

                                                      

Image: 

Le masque est devenu le symbole de cette pandémie. Il suscite l’imagination des couturières sur les réseaux sociaux. Ici, un masque au crochet par Zakadit diffusé sur Instagram. Il ne sert à rien sauf à éviter de se toucher le visage.

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