semaine 47
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Europe, encore à rêver

Le 30 octobre 2019

Mardi 22 octobre

 L’ère Netanyahou a sans doute pris fin puisque l’éternel Premier ministre israélien renonce à former un gouvernement. Cela ne veut pas dire que son principal rival, Benny Gantz, y parviendra dans les 28 jours, comme l’exige la Constitution. Il est bon cependant de se brancher sur Tel-Aviv, parce que Washington l’est aussi.

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 Après Erdogan, dépourvu d’influence dans la gestion de sa capitale, c’est au tour de Viktor Orbán de connaître le même sort. Et il semble que le jeune maire écologiste de Budapest ne perd pas son temps. Non seulement Gergely Karácsony prend des mesures basées sur la solidarité, mais il envisage déjà une participation au renforcement de l’Union européenne en imaginant une coalition des capitales d’Europe centrale. Si Varsovie le suit, Ursula von der Leyen trouvera là des soutiens, voire des partenaires, inespérés car imprévus.

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 Catherine Deneuve. 75 ans aujourd’hui et toujours Belle de jour.

Mercredi 23 octobre

 La Chambre des Communes a donc marqué son accord hier soir sur le Brexit… Mais pas sur son calendrier. « Oui mais non, mais… » titre The Sun. Boris Johnson n’est pas mort. Il avait pourtant juré : « Plutôt crever que de ne pas sortir le 31 octobre ! »  Il n’est pas mort mais il va peut-être arriver à ses fins. Peut-être… Le voici, en tout cas, comme son inspirateur Winston Churchill, occupé à coopérer avec l’inévitable.

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« Okhlos ». La foule, la multitude. Cela donna ochlocratie, gouvernement de la foule. Jean-Jacques Rousseau la condamne. Il la dépeint comme « une dégénérescence de la démocratie par la dénaturation de la ‘volonté générale’ qui tend à incarner les intérêts de certains et non de la population tout entière. » (« Du Contrat social », 1762). Rousseau n’a pas connu de régime démocratique. Ce qu’il écrit ressortit donc à sa pensée purement théorique. Victor Hugo est moins catégorique. Il voit la foule qui s’insurge et se retrouve souvent du côté « des déshérités » plutôt que du côté « des privilégiés ». Mais il veut que le droit ne soit point bafoué. Et aujourd’hui ? Hong Kong, Caracas, Santiago du Chili, La Paz, Le Caire, … Les dictatures et les oligarchies ont raison de l’ochlocratie. Il arrive aussi que la démocratie en vienne à bout (Les Gilets jaunes, les indépendantistes catalans…), mais les secousses produisent des répliques.

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 Le nec plus ultra du dopage, ce n’est plus le produit indétectable qui agit sur la condition physique des sportifs. Désormais, le dopage est technologique. Si les bécanes deviennent de plus en plus sophistiquées, les chaussures font aussi l’objet de tests en laboratoires. Certains sont très positivement concluants. Ainsi, la firme Nike vient de fabriquer une chaussure qui semble propice à des performances jamais égalées sur les anneaux en cendrée des stades ; des semelles qui feront tomber des records dans moins d’un an aux Jeux olympiques de Tokyo. Le spectacle sera sauf, les images exceptionnelles. « Panem et circences » à satiété. On n’a pas encore inventé des bottes de sept lieues mais des études sont en cours, assez prometteuses.

Jeudi 24 octobre

 Erdogan a vraiment un problème avec la notion de liberté de la presse. Voilà qu’il dépose plainte contre Le Point pour « insulte au chef de l’État ». Après avoir mis en prison des centaines de journalistes turcs, rêve-t-il d’en faire de même avec des Français ? Être la tête de Turc d’Erdogan, ça peut juste faire du tirage.

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 Pour Goethe, « Avec Voltaire, c’est un monde qui finit ; avec Rousseau, c’est un monde qui commence. » Roger-Pol Droit rappelle cette citation dans son dernier livre, « Monsieur, je ne vous aime point » (éd. Albin Michel). Bien entendu, Goethe (1749 – 1832) a prononcé cette appréciation en une période tout à fait différente de la nôtre. Mais le philosophe se demande si aujourd’hui, les mots de Goethe ne retrouvent pas tout leur sens. On ne peut négliger la nature dans l’évolution de la modernité, elle se doit d’être considérée dans la lutte pour l’égalité. Une belle réflexion à creuser.

Vendredi 25 octobre

 Contrairement à Benito Mussolini et Adolf Hitler, deux autres tyrans sanguinaires des années trente et quarante, le général Franco était resté au pouvoir en Espagne. Il le conserva jusqu’à sa mort le 20 novembre 1975. Il s’était fait construire un mausolée dans la basilique Sainte-Croix du Valle de los Caidos qui était devenu un lieu de pèlerinage. Le jeune Premier ministre socialiste Pedro Sanchez a pris la lourde responsabilité d’exhumer le cercueil du vieux fasciste afin de le transférer dans le cimetière discret du Pardo, où est enterrée son épouse. Pedro Sanchez a pris une décision courageuse. Près d’un demi-siècle s’est accompli depuis que l’Espagne est sortie de la nuit dans laquelle le Caudillo l’avait projetée depuis 1937. On votera le 10 novembre prochain. La majorité des électeurs n’auront pas connu ces années noires, autrement que par les témoignages et les documents d’archives. Le geste de Pedro Sanchez ne comptera pas dans leur choix mais ils le reconnaîtront comme celui d’un homme d’État, capable de prendre des décisions difficiles et de les assumer.

Samedi 26 octobre

Dans l’Union européenne actuelle, douze pays sont dirigés par des gouvernements minoritaires. (…) L’Europe elle-même, est une invention, car d’ordinaire, les filles de rois phéniciens ne vont pas se jucher sur le dos du premier taureau venu pour se faire transporter en Crète (…) Cette allusion est extraite d’un conte que l’écrivain néerlandais Cees Noteboom (La Haye, 1933) prononça en juin 1989 à Bruxelles en conclusion d’un symposium. Existe-t-il une pensée sensible, une vision du monde, une modalité de la fiction, propres à l’Europe ?  Telles étaient les questions qu’il se posait. Et si sa réponse pertinente est toujours superbe, trente ans plus tard, c’est parce que la littérature apporte les pistes de réponse au politique, un fait de moins en moins fréquent aujourd’hui. Á preuve, voici comment se termine le conte :

  • Peut-être, continua la voix, devrions-nous leur suggérer d’employer la petite influence dont ils disposent pour faire en sorte que pour une fois, l’inventé et le non-inventé coïncident de façon claire et visible aux yeux de tous.
  • Et en quoi faisant ? demanda Mrs. Dalloway.
  • En donnant à la première étoile importante que l’on découvrira dans un proche avenir, le nom du plus européen de tous les écrivains non-européens, dit la voix dont on n’avait pas encore identifié le propriétaire, l’écrivain qui, dans son essence lui, a aboli la frontière entre fiction et réalité.
  • « Borges », chuchota le Shakespeare inventé par Borges et qui ressemblait si étrangement au vrai, et ce fut comme s’il avait donné un signal. Chacun se leva dans ce café qui paraissait soudain aussi grand qu’un univers inventé, et sortit pour regarder si l’on voyait déjà l’étoile.

Pas de Dow Jones, pas de CAC 40, pas de balance des paiements et de produit intérieur brut, etc. Le rêve de vivre ensemble le même rêve. Le rêve européen.

Dimanche 27 octobre

 Projet. Il y a plus d’un demi-siècle, Paul Éluard et Benjamin Péret se plaisaient à « mettre les proverbes au goût du jour ». Par-delà les facéties sémantiques, les deux poètes démontraient que l’évident, voire le vrai, s’inscrivent aussi dans la relativité du temps, et que ce qui fait autorité aujourd’hui peut être démenti ou disqualifié demain. L’heure est venue de reprendre la tâche et de revoir notamment les dictons, les axiomes inspirés de la nature. Prenons par exemple le proverbe « Une hirondelle ne fait pas le printemps ». Sa signification relève de la sagesse : On ne peut tirer une généralité à partir d’un seul exemple. Voilà que les ornithologues annoncent que l’hirondelle est une espèce en voie de disparition. Qu’est-ce donc qu’une généralité sans exemples ? Sans hirondelle, aurons-nous un printemps ? Oui, mais nous aurons plutôt un printemps sans hirondelles. L’équinoxe est dans moins de cinq mois. (« Une vérité est un mensonge qui a longtemps servi ». Édouard Herriot. Notes et maximes, éd. J. Bérard, 1962)

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 Julien était un petit garçon chaleureux, qui exprimait un besoin d’affection permanent par des attouchements et des étreintes avec toutes les personnes qu’il côtoyait. Julien était autiste. Ses parents l’adoraient mais ils s’épuisaient en journées d’attentions constantes, de soins et de dialogues incessants. Sa mère, Anne Doat, brillante comédienne, avait interrompu sa carrière pour s’occuper de ses enfants. Son père, Jean Herman, avait délaissé son travail de scénariste pour se consacrer pleinement à la littérature sous le pseudonyme de Jean Vautrin. En 1989, il reçut le Prix Goncourt pour « Un grand pas vers le bon Dieu » (éd. Grasset). Grâce à ses droits d’auteur, il construisit sur la Côte d’Azur un établissement pour héberger les enfants autistes. Trois ans plus tôt, il avait publié un livre admirable à caractère autobiographique où l’on découvrait le drame de la tragédie familiale (« La vie ripolin », éd. Mazarine). Indépendamment des ouvrages scientifiques, « La vie ripolin » était l’œuvre de fiction la plus sensible, la plus émouvante avec l’autisme en toile de fond. Le sujet a enfin pu être déployé en cette même sensibilité, produisant cette même émotion au cinéma grâce à Éric Toledano et Olivier Nakache. Ce tandem commence à laisser une trace dans les salles noires. Leur originalité oscille entre le rire audacieux et la finesse de l’étonnement brusque. Leur chemin est un parcours de funambule qui évite tantôt l’humour noir, tantôt la sentimentalité lacrymale. Avec « Le sens de la fête » (2017), ils frôlaient la farce, mais ils avaient placé les limites aux bornes adéquates pour les Bacri, Lellouche, Rouvre et la magnifique Eye Haïdara. Le film est très drôle sans jamais verser dans la pantalonnade. Avec « Intouchables » (2011), ils étaient parvenus à donner de la fantaisie à une situation grave. Là aussi, les balises proposées à François Cluzet et à Omar Sy étaient judicieusement raffinées. Les voici en une gravité plus appuyée, explorant le monde de l’autisme, mais dans sa marginalité, avec « Hors normes », et une fois encore, le scénario est impeccablement ciselé pour donner juste. Le spectateur est happé par l’histoire. Plus jamais il ne percevra une présence autistique sans se souvenir des images qui lui auront été déversées. Car c’est bien le mot. D’autant que l’on peut compter sur Vincent Cassel et Reda Kateb pour les rendre ineffaçables.

Lundi 28 octobre

  Les images trompent. Hier, à Barcelone, les rues étaient noires de monde. Ce n’était pas les indépendantistes qui défilaient, c’était les partisans d’une Espagne unitaire. Un sondage révèle que 49 % des Catalans sont pour un maintien de leur région dans l’Espagne contre 44 % adeptes de la séparation. Plus symptomatique : le fait social commence à émerger. Il n’est pas neuf mais il était tu, ou minoré. Ce sont les riches ou les citoyens aisés qui veulent l’indépendance, tandis que les pauvres ou ceux qui ne possèdent que des revenus moyens souhaitent demeurer dans la perspective d’une solidarité nationale. Cette caractéristique relève de l’évidence. Elle est commune à tous les mouvements régionalistes. Elle pourrait toutefois déclencher des prises de conscience mobilisatrices qui peuvent étonner.

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 Quand on a frôlé la mort à la suite d’une maladie grave, d’un accident ou d’un attentat, on ne poursuit plus sa vie de la même manière. Le champ du dérisoire s‘est élargi et le temps ne s’accomplit qu’en économie de richesse, en un usage choisi et ordonné. Philippe Lançon, le rescapé des attentats de Charlie (7 janvier 2015) dont il narra les jours et les mois d’après dans un livre somptueux (Le Lambeau, éd. Gallimard, 2018), accorde un entretien au JDD autour de son nouveau livre, un recueil de textes antérieurs à l’événement (Chroniques de l’homme d’avant, éd. Les Échappés). Dernière question : Dans vos chroniques, vous écrivez : « Je me bats pour perdre du temps. » Aujourd’hui, savez-vous perdre du temps ? Réponse : « J’ai appris à liquider toute culpabilité et à ne rien faire. Aujourd’hui, au lieu de continuer à lire un mauvais livre ou de me rendre à un rendez-vous qui me fatigue, je préfère marcher une heure dans Paris. »

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 L’identité européenne ? Fernand Braudel la définit comme « le berceau des libertés, de la pensée scientifique et de l’industrialisation. » C’était en 1963. On pourrait juste y ajouter la création artistique et littéraire, et espérer une prise de conscience collective. Ainsi l’horizon serait clair plutôt que clairsemé. Non pas jusqu’à l’Oural mais plus loin que Berlin.

Mardi 29 octobre

 Il y a des capitales où la foule gronde. Elles meublent les images des journaux télévisés. Il y a des capitales où la fête bat son plein, où, ô surprise !, l’on innove. Ainsi Bogota. La ville sera désormais dirigée par Claudia Lopez, 49 ans, docteur en sciences politiques, écologiste, lesbienne affirmée, réputée incorruptible. Les journaux télévisés n’en parlent pas. Pourtant, les images et les paroles du premier discours de la gagnante étaient rafraîchissantes. Et puis, montrer qu’il n’y a pas que des trafiquants de drogue en Colombie, c’était déjà une manière de diffuser de la bonne information…

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 « Le vent se lève… ! Il faut tenter de vivre ! »

 Combien d’étudiants ont buté – ou bûché – sur ce premier vers de la dernière strophe du « Cimetière marin » de Paul Valéry ? Quand approche la Fête des morts et que l’air de l’automne souffle sur les toits, ces deux exclamations s’installent au carrefour des pensées. Un marasme au goût de saison doit être anéanti. Bientôt, les jours allongeront. D’ici là, il faut tenter de survivre.

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 Cela dit, à Sète, le 29 octobre, on évoque plutôt Georges Brassens que Paul Valéry. C’est ce jour-là qu’il déposa la pipe, en 1981.

« Déférence gardée envers Paul Valéry

Moi, l’humble troubadour, sur lui je renchéris

Le bon maître me le pardonne

Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens

Mon cimetière soit plus marin que le sien

Et n’en déplaise aux autochtones. »

(« Supplique pour être enterré sur la plage de Sète », 1996)

Mercredi 30 octobre

Par 405 voix sur 435 et 11 voix contre, la Chambre des représentants étatsunienne a reconnu que l’État ottoman, allié à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, avait, en 1916, commis un génocide en massacrant 1,2 à 1,5 citoyens arméniens. Cela veut donc dire que les démocrates et les républicains se sont  -  fait rare – retrouvés sur le sujet. Mais cela veut dire aussi qu’après s’être étranglé, Recep Erdogan a commencé à méditer une réaction. Il a bien entendu qualifié le vote de « dénué de sens » ; il a ensuite convoqué l’ambassadeur des États-Unis. Mais il n’en restera pas là. On sent bien qu’au-delà des conflits de voisinages et des alliances qu’ils déclenchent (la Syrie, l’ami Poutine…) c’est la participation de la Turquie à l’OTAN qui, à terme, sera posée.

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« Le meilleur argument contre la démocratie, c’est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen. » Il est probable que Boris Johnson ait eu connaissance de cette citation de Winston Churchill. Et qu’il l’ait fait sienne… Il y pensera souvent d’ici au 12 décembre puisqu’il entre désormais en campagne électorale afin de se soumettre, ce jour-là, au suffrage universel.

Jeudi 31 octobre

C’est Halloween. Les enfants se déguisent en monstres et hantent les rues  à la tombée du jour. Ils sonnent aux portes dans l’espoir d’obtenir des friandises. « Trick or treat » (un mauvais tour ou un cadeau). C’est la sommation qu’ils devraient prononcer en fidélité à la tradition celtique païenne qui l’instaura la veille de la fête de Toussaint. L’histoire est belle puisqu’on la fait remonter à 2500 ans, du côté de l’Écosse et de l’Irlande. Mais l’intérêt commercial l’a dénaturée. Il ne reste plus que des bonbons, des masques horribles et de l’argent, toujours de l’argent…

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 Au Brésil, la forêt amazonienne brûle et des côtes paradisiaques sont recouvertes de pétrole sur 2500 kilomètres. Ne serait-il pas opportun de traduire le président Bolsonaro au tribunal de La Haye ? Laisser périr la nature de son pays et contaminer la planète, n’est-ce pas une forme de crime contre l’humanité ? Au banquet donné en l’honneur du nouvel empereur du Japon, le président brésilien a boudé les plantureuses assiettes de poissons. Il était venu avec son paquet de nouilles sous le bras. En prison, les nouilles, c’est un plat qui se concocte à l’aise dans la cellule.

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 Sociologue, père de la criminologie moderne, Gabriel Tarde déclarait en 1900 : « Je sais des régions françaises où l’on n’a jamais vu un seul juif, ce qui n’empêche pas l’antisémitisme d’y fleurir parce qu’on y lit des journaux antisémites. » Plus d’un siècle plus tard, le constat vaut toujours. Pas seulement pour les juifs ! Pour les étrangers, pour l’autre, celui qui n’est pas né ici, celui qui n’est pas comme nous. Alors on vote pour Marine Le Pen, afin de se protéger. Au cas où… Les journaux qu’on lit ne s’affichent pas antisémites ou racistes, c’est beaucoup plus spécieux ; ils s’en défendent, versent dans la bienveillante bonne conscience, se contredisent parfois, et font, à leur corps défendant, le lit des extrêmes.

Image: 

Europe, princesse phénicienne, est enlevée par Zeus sous la forme d’un taureau, selon la mythologie grecque. Photo © Wikipédia.

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