semaine 39
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Epidémie de National conservatisme ?

Le 07 février 2020

Samedi 1er février

 Bien que l’étoile de Matteo Salvini pâlisse (voilà que la Justice s’en mêle…), le nuisible hongrois Viktor Orbán continue de le fréquenter publiquement dans ses meetings. Il est annoncé à Rome afin de se produire en conférence avec son ami Matteo sur le thème « Le National conservatisme ». Marion Maréchal rehaussera de sa présence le duo déjà bien rôdé. Maintenant qu’un nouveau quinquennat s’ouvre pour l’Union européenne, la droite classique du PPE ferait bien de recouvrer une dignité en usant de rigueur.

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 L’écrivain Philippe Besson dénonce le sentiment de peur que l’on entretient à grands renforts d’informations et de précautions à propos du coronavirus chinois. Il souligne que celui-ci a causé la mort de quelques dizaines de personnes alors que la grippe en tue chaque année des millions. Certes, mais la comparaison ne tient pas quand on sait qu’à l’heure actuelle, aucun vaccin n’existe pour combattre le coronavirus. Une épidémie est possible. Mieux vaut éviter que l’étincelle ne provoque un brasier. Il y a tellement d’autres faits dérisoires pouvant inspirer un écrivain que pareille réaction ne s’avère pas nécessaire, surtout devant plusieurs millions de téléspectateurs.

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 Avant les Césars et les Oscars, la Belgique récompense son cinéma avec les Magritte. Olivier Masset-Depasse connaît un triomphe avec son film « Duelles »  que l’on avait découvert au gala d’ouverture du Festival du Film d’Amour de Mons en février de l’an passé sans avoir vraiment ébloui l’assistance. Mais voilà : ce sont les professionnels de la profession comme le dit Jean-Luc Godard) qui votent pour décerner les trophées. Á Hollywood, on comptera un peu moins de dix mille électeurs. Cela paraît déjà énorme.

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 Judy Garland (1922 – 1969) avait très tôt été repérée comme une chanteuse de grand talent. Elle ne parvint pas à gérer sa célébrité précoce, d’autant plus que les hommes de sa vie profitèrent de son argent au point de la ruiner. Pour une artiste, cette désescalade s’accompagne d’alcool et de barbituriques. Elle en mourra trop jeune, laissant un mythe que le cinéma devait un jour saisir. Rupert Goold l’a tenté (« Judy »). Renée Zellweger, qui interprète l’héroïne, est parfaite. Quelque chose, cependant, manque à ce film pour que la tragédie qu’il narre émeuve vraiment.

Dimanche 2 février

 Couper l’herbe sous le pied des Verts n‘est pas qu’un jeu de mots, c’est, pour Anne Hidalgo, une tactique. La maire de Paris se lance dans la bataille des municipales avec un programme éco-socialiste impressionnant : plantation de 170.000 arbres, des centaines de mini-forêts, des « rues végétales »… On la savait pour la réduction de l’automobile dans Paris, mais imposer la chlorophylle plutôt que l’odeur de carburant à ce point-là est révolutionnaire. La tactique n’est plus l’explication. Pareil projet ne peut qu’illustrer une conviction. Comme en 2014, l’Hôtel de Ville de Paris pourrait se jouer entre deux dames, Rachida Dati prenant la place de Nathalie Kosciusko-Morizet. Le duel serait clair puisque la maire du 7e arrondissement devrait proposer un programme symétrique à celui de la maire sortante. Á moins qu’elle ne se ravise, car ignorer totalement la touche verte par les temps qui courent, ce serait suicidaire.

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 Le 47e Festival de la Bande dessinée bat son plein. Il acquiert chaque année une dimension internationale sans équivalent. Et l’on se prend à penser à Jean-Michel Boucheron, qui fut député-maire PS durant la décennie de l’ascension vers l’Élysée et grâce à qui le Festival prit un envol notoire que Jack Lang encouragea et promut ensuite. Le résultat est aujourd’hui impressionnant. Bien d’autres noms mériteraient désormais d’être cités, comme du reste tous les auteurs qui furent primés ou qui marquèrent de leur présence cette notoriété bien établie, mais l’histoire de ce festival reste au travers de la gorge pour ceux qui ont suivi les difficultés de sa naissance et qui virent en Boucheron une de ces personnalités d’avenir dans le sillage de François Mitterrand. Hélas ! Comme trop de socialistes, Boucheron avait un problème avec l’argent. Il ne s’en est d’ailleurs pas remis, en dépit de plusieurs condamnations, récentes encore.

Lundi 3 février  

Aux États-Unis, le temps des primaires démocrates est arrivé. L’Iowa va ouvrir la longue marche. Á l’arrivée, celui ou celle qui aura reçu l’investiture devra commencer le vrai combat : sortir Donald Trump de la Maison-Blanche.  Joe Biden, qui fut un excellent vice-président sous Obama, fait, à 77 ans, la course en tête. Elizabeth Warren, 71 ans jouera un rôle prépondérant ; mais une fois encore, on suivra le parcours du vieux Bernie Sanders. Á 79 ans, il est l’aîné des candidats et cependant celui qui obtient la plus grande écoute chez les jeunes. Il est aussi celui qui a levé le plus d’argent : 100 millions de dollars par accumulation de petits dons. On y décèle là la caractéristique la plus étonnante, son identité politique : une fois encore, il se présente en tant que socialiste, un qualificatif qui, aux États-Unis, est en bonne place dans le répertoire des injures. Mieux : cette fois-ci, Bernie pourrait enlever la palme. Ce serait la meilleure des nouvelles pour Trump qui apparaîtrait en rempart contre le danger, assuré alors d’être réélu aisément. Ce serait donc une mauvaise nouvelle pour le Parti démocrate qui en a bien conscience. Hillary Clinton en personne monte déjà au créneau afin de disqualifier l’ami Bernie. Trois septuagénaires en lice. N’y aurait-il pas un quinqua qui viendrait troubler le jeu ? 

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 Revoici Jacques Julliard en son meilleur, et dans Le Figaro s’il vous plaît ! Il disserte sur le fait que la société française est dominée par l’individualisme et qu’on doit y recréer une nation, un sentiment d’appartenance commun engendrant une solidarité. Bref, un ensemble républicain. Ce ne peut qu’être le dessein d’Emmanuel Macron, mais voilà : « Il a l’autorité, il n’a pas la majesté ; il a de la familiarité, il n’a pas de contact ; il a le prestige, il n’a pas le charisme. » En évoquant le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise de la Bastille, il conclut même en suggérant de réhabiliter la Fête de la Fédération. Rien que ça ! On éprouve de la sympathie pour Julliard mais on se doit de lui rappeler – il en conviendra sûrement – que pour un homme de gauche, si Macron n’est pas le meilleur, il reste le moins mauvais. C’est dans ce paysage inquiétant qu’il faut voir arriver la campagne présidentielle du printemps 2022. 

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 Comment dire au revoir à grand-mère (Nai-Nai, prononcer Naille-Naille) sans qu’elle sache qu’il s’agit en fait d’un adieu ? C’est ce que la cinéaste sino-américaine Lulu Wang réussit à construire avec « L’Adieu » (« The farewell ») où l’on est gentiment bercé par des moments d’incertitude dramatique jamais mélos. L’histoire est tellement bien menée que l’on peut la supposer imprégnée de situations autobiographiques. Au passage, on perçoit de temps en temps les nuances entre l’Orient et l’Occident. Pour les occidentaux, ta vie t’appartient ; pour les orientaux, tu appartiens au groupe, à la famille…    

Mardi 4 février

Michael Rubens Bloomberg a été maire de New York de 2002 à 2013 sous l’étiquette Républicain, ensuite Indépendant. Il attend quelques semaines avant de se lancer dans les primaires démocrates. Il est donc multicolore. C’est peut-être un atout. Multimilliardaire, il finance seul sa propre campagne. Dans dix jours, il aura 79 ans. Il est dans les clous…

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 Organiser une Fête de la Fédération, comme le suggérait hier Jacques Julliard, est un sujet qui ne devrait pas être rejeté d’emblée. S’il n’est pas pensable de le mettre en pratique illico, en discuter, actualiser le projet ouvrirait peut-être des pistes de citoyenneté intéressantes. La question religieuse par exemple. En ce temps-là, seule s’imposait la religion catholique. Il y eut donc une immense messe au Champ-de-Mars. Comment pratiquerait-on aujourd’hui ? (Pour l’anecdote, souvenons-nous que ladite messe était conduite par l’évêque d’Autun, un certain Talleyrand. On prétend qu’en se rendant à l’autel et frôlant La Fayette, il lui susurra : « de grâce, ne me faites pas rire ! »)

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 Des koalas en grand nombre sont victimes des gigantesques incendies australiens. Des milliards de criquets ont envahi la corne de l’Afrique. Malgré les réactions très promptes des autorités chinoises, le coronavirus s’est implanté dans de nombreux pays. L’Europe n’est pas épargnée. Et l’homo sapiens dans tout ça ?

Mercredi 5 février

 Dans le sempiternel feuilleton « Il n’y a plus de différence entre la gauche et la droite », ajouter cette information : En Espagne, le gouvernement du socialiste Pedro Sanchez vient encore de relever le salaire minimum (SMIC). De 5,6 %.

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 Le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen est à cours de moyens financiers. Un créancier russe qui lui avait prêté à cinq ans 9,1 millions d’euros en 2014 n’a pas enregistré le moindre remboursement. Il vient de saisir la justice.

 Le père, fondateur du mouvement, veut, à 91 ans, mettre ses affaires en ordre avant de partir, et récupérer son prêt de 4 millions d’euros.  

 Cela représente de grosses dettes. Il semble que les candidats locaux ne reçoivent aucune aide du siège central pour leur campagne municipale. Le RN en perte de vitesse ? Les chiffres parleront en mars où l’on pourrait bien retrouver les grands équilibres classiques. Car le parti macroniste n’émerge pas autant qu’il le souhaiterait, loin de là. Pour faire de la politique à l’échelon local, il faut plus qu’un bon curriculum vitae. Le contact, d’abord le contact. Au Café du Commerce et partout ailleurs, là où l’on peut discuter avec les citoyens. Le maire sortant qui connaît ses administrés ainsi parfois que leur famille n’a rien à craindre d’un parlementaire LREM désireux de le titiller. 

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 On voit beaucoup ces temps-ci Éric Dupond-Moretti (surnommé par ses confrères « Acquitator ») sur scène et sur les plateaux de télévision (même dans des jeux un peu stupides). Comme s’il avait besoin de spectacle quand celui d’une Cour d’Assises ne s’offre pas à lui. Le 18 janvier, avant de se produire au Cirque royal de Bruxelles, il avait accordé un entretien à Francis Van de Woestijne, éditorialiste en chef à La Libre Belgique. Parmi les réformes qui lui paraissent souhaitables dans son noble domaine, la conception des salles d’audience « (…) la justice est le seul sport où le maillot de l’arbitre, à savoir le président, est le même que celui d’un de ses joueurs, l’avocat général. Ils entrent par la même porte, ils portent la même robe et ils sont au même niveau. Ça fait beaucoup ! Il est légitime que l’accusé qui se fait broyer dans une machine pareille considère que tout cela n’est pas bien sérieux. » Remarque judicieuse. Un quidam peu habitué des lieux n’y aurait pas pensé… Dommage, néanmoins, cette comparaison entre justice et « sport ». Un homme d’éloquence aurait pu trouver une image plus élégante. 

Jeudi 6 février

 En démocratie, on cultive l’art de régler les conflits pacifiquement. Cela conduit parfois les protagonistes à poser des actes coléreux ou oppressifs qui pourraient entraîner de la violence. L’actualité fournit deux exemples évocatoires :

 Aux États-Unis, le discours annuel sur l’État de l’Union prononcé par Donald Trump devant le Congrès avait des allures de meeting. Derrière lui, son propos terminé, la présidente Nancy Pelosi a ostensiblement déchiré les feuilles que le président lui avait remises. L’automne sera chaud là-bas, la campagne pour l’élection présidentielle ne prend déjà pas des allures de sérénité.   

 En Allemagne, les élections régionales de Thuringe ont permis au parti libéral de franchir de justesse la barre des 5 %, lui donnant ainsi la possibilité d’être représenté au parlement. Et vlan ! Son principal élu devient ministre-président, grâce aux voix de l’AfD, le parti d’extrême droite. C’est la première fois que pareille alliance survient dans ce pays depuis 1945. On s’y attendait, en constatant ça et là une poussée des nouveaux nazis. Mais on espérait néanmoins que le péril s’éteignît.

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 Le professeur George Steiner, brillant écrivain, philosophe érudit, qui vient de mourir à 90 ans, aimait déclarer : « Demandez à un homme s’il préfère Tolstoï ou Dostoïevski, vous connaîtrez les secrets de son cœur. » En 1963, il publia un livre entier sur le sujet (éd. du Seuil, et puis 10/18) tandis qu’il avouait ensuite ne pas avoir tranché. Il a toujours fait preuve d’une sincérité qui l’honora. Il ne resta donc pas menotté dans son dilemme. Chacun a pu être confronté à ce type de choix dans son existence. Êtes-vous chien ou chat ? Chapeau ou casquette ? Maupassant ou Flaubert ? Belmondo ou Delon ? Mitterrand ou Rocard ? Le monde n’est pas binaire. Il faut pouvoir revendiquer d’être parfois l’un, parfois l’autre, selon les goûts, l’humeur. L’essentiel est de rester fidèle à des valeurs.

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 Ils ne font plus l’actualité mais les incendies continuent de ravager les forêts australiennes. Elle ne fait plus l’actualité mais la forêt amazonienne, le plus grand poumon de la planète, continue d’être dévastée. Il y a les petits gestes civiques à inculquer, comme ne pas laisser le robinet ouvert quand on se lave les dents, et puis il y a la prise de conscience du village planétaire et les immenses cicatrices qui s’y développent. Jeunes gens, amies et amis de Greta Thunberg, Jair Bolsonaro est un assassin. Il est en train de tuer votre planète. Qu’attendez-vous pour aller hurler devant les ambassades du Brésil ?    

Vendredi 7 février

 « Impardonnable ». Angela Merkel monte au créneau à propos de l’élection en Thuringe. Elle précise qu’il est hors de question que son parti bénéficie de l’extrême droite pour accéder à des responsabilités exécutives et attend des démissions afin qu’un nouveau vote puisse avoir lieu. Sera-t-elle suivie ? A-t-elle (encore) le pouvoir de peser suffisamment sur son parti ? Á suivre. Mais une fois de plus, il importe de reconnaître la personnalité de cette femme d’État.

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  Á présent que la moitié du quinquennat est dépassée, toutes les études le démontrent : les inégalités se sont réduites sous Hollande, elles sont redevenues plus criantes sous Macron. Le paradoxe, c’est que le ministre de l’Économie et des Finances qui œuvrait sous Hollande s’appelait Emmanuel Macron. Comme dit Laurent Joffrin, « à la faveur de l’élection présidentielle, la chrysalide de centre gauche est devenue papillon de droite. »

Image: 
L’affiche du rassemblement de partis d’extrême-droite à Rome.

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