semaine 50
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Des souris rugissent encore !

Le 30 juin 2019

Dimanche 23 juin

 Quand un autocrate mégalomaniaque subit un gros revers, il faut faire la fête. C’est donc ce que font les sociaux-démocrates d’Istanbul et l’on se joint volontiers à eux en pensées. Erdogan, on s’en souvient, avait fait invalider l’élection municipale d’Istanbul. Un deuxième scrutin a donc eu lieu et le candidat de l’opposition Ekrem Imamoglu, 49 ans, l’a une nouvelle fois remportée, avec un score plus affirmé. C’est au départ de la mairie d’Istanbul que Recep Erdogan avait gravi les échelons du pouvoir. On peut donc retenir le nom du nouveau maire, il reviendra sûrement au premier plan de l’actualité turque.

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 Sylvain Tesson aime citer les classiques (Hugo, Baudelaire, mais aussi Sénèque ou Pline, mais aussi Benda…) C’est un plaisir d’érudition que de suivre cet écrivain féru d’alpinisme dans des entretiens. De temps en temps, parmi des citations, on épingle aussi quelques belles phrases de son cru. Ainsi, on se souvient d’un portrait si juste de son beau pays qu’il aime tant : « La France est un paradis où les gens qui l’habitent croient qu’ils vivent en enfer. » Il vient d’en donner une autre en répondant aux questions de Marie-Laure Delorme dans le JDD : « De tous les pays du monde, la France est celui qui ressemble le moins à ce que l’on croit qu’il est. » Cette année encore, la France sera le pays le plus fréquenté durant les vacances d’été.

Lundi 24 juin

 « Gagner Istanbul, c’est gagner la Turquie. Perdre Istanbul, c’est perdre la Turquie. » En 17 ans de pouvoir sans partage, Recep Erdogan a répété ce théorème à maintes reprises, se prenant du même coup en exemple. L’abandon de son équation va lui coûter. Imamoglou a quatre ans pour se préparer à l’élection présidentielle. En 2023, on célèbrera le centième anniversaire du rétablissement de la République laïque par Mustapha Kemal Atatürk, inspiré par la Révolution française…

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 Comme les milliardaires l’avaient suggéré naguère à Nicolas Sarkozy, un groupe de milliardaires américains demandent à Trump de leur appliquer un impôt sur la fortune. « Taxez-nous plus ! » est le nouveau cri des rupins, en forme de mot d’ordre. Le capitalisme marche sur la tête mais il se porte bien. Pour l’instant.   

Mardi 25 juin

 En 1922, Albert Einstein voyagea beaucoup, notamment au Japon. Là-bas, il dialoguait en français avec l’impératrice (Albert Einstein. « Journal de voyage », Bibliothèque Rivages).

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 En travaillant pour des experts en objets d’art, l’horloger Jean-Baptiste Viot vient de découvrir à l’église de la Sainte-Trinité une horloge ancienne, sœur quasi-jumelle de celle de Notre-Dame emportée par les flammes. « C’est une chance énorme. C’est comme si on retrouvait une autre édition d’un livre qui aurait brûlé. C’est inestimable » déclare-t-il. Que personne n’ait toutefois envie d’aller mettre le feu à la Bibliothèque nationale pour autant…

Mercredi 26 juin

 Dans sa chronique hebdomadaire au journal Le Soir, Jean-François Kahn évoque la nouvelle technique de Trump qui consiste à déverser des paquets de dollars en échange d’une certaine forme de soumission aux désirs étatsuniens. La Corée du Nord, les Palestiniens et même les Iraniens ont reçu des propositions d’enrichissement considérable en échange de menues réformes : abandonner l’arme nucléaire pour les uns, interrompre les recherches qui pourraient y mener pour les autres, cesser de revendiquer la création d’un État pour les troisièmes. L’observateur chevronné aurait pu s’indigner que le président des États-Unis gère sa politique extérieure comme un vulgaire mafieux, constater que le règne de l’argent n’a jamais été aussi prégnant au sein des rapports entre États, dénoncer le chantage à la manne salvatrice, etc. Eh bien non ! Kahn préfère réhabiliter un film dont le titre est aussi celui de sa chronique : « La souris qui rugissait ». Il s’agit d’un film de Jack Arnold qui narre l’histoire d’un minuscule duché des Alpes qui décide de faire la guerre aux États-Unis, une comédie un peu burlesque où excellaient Jean Seberg et Peter Sellers, pas encore très connus. On y découvre des points communs avec la situation actuelle et la stratégie du grand Donald. Et Kahn de constater que l’Amérique latine soumise à Washington est pauvre ; elle deviendrait peut-être riche si elle s’affranchissait de son suzerain en lui déclarant la guerre. Puisse une chaîne de télévision s’inspirer de cette chronique et programmer le film un de ces prochains soirs, cela deviendra un sujet politique de tout premier plan qu’un journal télévisé ne pourrait pas révéler ou même commenter.

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 Le mouvement surréaliste est celui qui révolutionna la pensée, l’éthique, l’acte d’écrire ou de créer au siècle passé. André Breton et ses amis ont pris au pied de la lettre l’expression « Changer la vie » de Rimbaud avec tous les risques et les folies que le comportement dégageait. Ce n’est pas un hasard si tout se déclencha juste après l’horrible et honteuse parenthèse de 14-18, c’est-à-dire il y a cent ans. C’est en 1919 que fut fondée la revue « Littérature » par Aragon, Breton, Éluard et Soupault. C’est en mai-juin 1919 que Breton et Soupault écrivirent « Les Champs magnétiques », livre qui sera publié un an plus tard et qui est considéré comme le premier ouvrage surréaliste. Á l’époque des commémorations suivant le système décimal, il est navrant de constater que ce centenaire a été oublié.

« Il se prépare de jolis coups de grisou tandis que, la tête en bas, les élégantes partent pour un voyage au centre de la Terre. » (« Les Champs magnétiques »)

« Le propre du surréalisme est d’avoir proclamé l’égalité totale de tous les êtres humains normaux devant le message subliminal, d’avoir constamment soutenu que ce message constitue un patrimoine commun dont il ne tient qu’à chacun de revendiquer sa part et qui doit à tout prix cesser très prochainement d’être tenu pour l’apanage de quelques-uns. » (André Breton. « Le Message automatique », 1933)

Jeudi 27 juin

 Dès sa parution en 1976, « Ces malades qui nous gouvernent », le livre que le journaliste Pierre Accoce conçut avec le docteur Pierre Rentchnick obtint un fort succès d’audience et le prix Littré l’année suivante. L’ouvrage fut souvent réédité assorti, chaque fois, d’une nouvelle couverture où apparaissaient des photographies récentes avec la mention propice à l’ironie : « Nouvelle édition augmentée ». Aujourd’hui, il faudrait peut-être ajouter Angela Merkel que l’on dit de temps en temps victime de tremblements. Á l’époque où l’image règne sur l’évolution du monde, le moindre bobo d’un chef d’État est sujet de commentaires. On avait pu s’étonner de l’impressionnante liste de « malades » qu’Accoce détaillait au vingtième siècle. Mais ce qui est vrai pour l’histoire récente et l’actualité immédiate le fut aussi pour les siècles passés. On n’écrit pas beaucoup l’histoire des peuples à travers les grandes épidémies qui influencèrent cependant la marche des sociétés. On ne dissèque pas non plus les soubresauts diplomatiques dus à des ennuis de santé, sauf quand ceux-ci, déterminants, apparaissent dans les archives. Et la valse des « si » vient troubler l’observateur. Si Roosevelt n’avait pas été diminué à Yalta devant un Staline en grande forme… Si Pompidou n’était pas décédé deux ans avant la fin de son mandat… Dimanche, les chefs d’État et de gouvernement devraient s’accorder sur les désignations aux postes directionnels de l’Union européenne. Un jour, peut-être, un historien soulignera la faiblesse physique d’Angela Merkel le 30 juin 2019 à Bruxelles. Mais pour l’heure, cela relève d’une spéculation sordide qu’aucun journaliste ne veut aborder tandis que tous y pensent, en particulier les correspondants de presse allemands. 

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 On ne sait pas encore si le G 20 réuni pour deux jours à Osaka sera fructueux. Mais on peut déjà se douter que Vladimir Poutine et Xi Jinping devraient constituer un tandem sympathique. Depuis le temps que l’Occident rejette le Russe, celui-ci finir bien par jouer copain-copain avec le Chinois.

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 Périodiquement, le Grand Orient de France organise dans son temple principal de la rue Cadet des conférences publiques autour de thèmes qui caractérisent la franc-maçonnerie. Ce soir, Régis Debray était venu parler de Fraternité. Il insista notamment sur la différence fondamentale entre la fraternité et la fratrie, c’est-à-dire entre la fraternité de sang et la fraternité de sens. Faire famille avec des gens qui ne sont pas de la famille, c’est un pilier essentiel de la franc-maçonnerie que Debray aime déterminer au cœur de la notion de République, beaucoup plus significative que celle de Démocratie. Une dualité nuancée qu’il avait déjà commentée en 1998 dans un ouvrage didactique (« La République expliquée à ma fille », éd. du Seuil) et qu’il eut souvent l’occasion de développer, au regard de la triade Liberté – Égalité – Fraternité dont Victor Hugo disait qu’il s’agit des « trois marches du perron suprême ».

Vendredi 28 juin

 Le centenaire du Traité de Versailles a, lui aussi, été presque négligé. Juste une évocation rétrospective de quelques secondes dans les Journaux télévisés, deux ou trois pages dans la presse écrite, aucune cérémonie officielle. C’est que plus personne ne conteste désormais le fait que les sanctions portaient en elles les germes de sentiments revanchards tant les contraintes imposées aux vaincus furent implacables. L’Armistice advint de guerre lasse. Et quand, à Berlin, on annonça la fin des hostilités, le peuple allemand n’avait pas saisi qu’il était vaincu. Son pays n’avait pas été abîmé, comme il le sera trois décennies plus tard, mais ses dettes de guerre le mettaient à genoux, et le nazisme pourrait en faire son terreau.

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 Le temps passant, les spoliations d’œuvres d’art pendant la guerre ne sont plus considérées comme un tabou. Au musée Maillol, on évoque celles que le collectionneur suisse Emil Brühle fut contraint de restituer et celles qu’il a rachetées grâce à une fortune établie par la vente d’armes aux nazis. L’ensemble reflète bien les goûts et les envies de l’amateur à son époque : un Manet proche de l’impressionnisme (« Un coin du jardin de Bellevue »), l’eau tricolore de Sisley, la neige de Pissaro, deux Monet dont le « Champ de coquelicots près de Vertheuil » (1879), une nature morte étincelante de Gauguin, les demoiselles charmantes de Renoir, et deux petits Picasso de l’époque maigre. Pas de quoi tomber à genoux. Matisse est étrangement absent, et c’est peut-être Toulouse-Lautrec qui retient le plus l’attention. Cela dit, pour le prix, une visite dans les collections permanentes du Musée d’Orsay réjouit bien davantage.

Samedi 29 juin

 Croissance, croissance verte, ou décroissance ? Le débat pourrait bien amplifier à l’automne, occuper nettement la campagne présidentielle américaine, rebondir sur la française et nourrir les autres compétitions électorales en Europe. Le constructeur du Centre Pompidou, Renzo Piano, 81 ans, qui a en charge l’élévation d’un nouveau pont pour Gênes, sa ville natale après l’effondrement du viaduc l’an passé, se félicite des résultats obtenus par l’Italie en faveur d’une réduction de 17 % d’une énergie carbonique au profit d’une énergie propre. D’un autre sens, le journal français Les Échos titre en une que tout est prêt afin que la croissance reparte, sans précaution particulière. Le moral des Français l’autorise. Ce ne sont que deux exemples parmi d’autres. Des réflexions, des tribunes, le compte rendu de conférences éclosent dans tous les magazines et les gazettes de tous bords. Peut-être serait-il bon de revenir d’abord à André Gorz (1923-2007). Ce marxiste ami de Sartre qui, sous le pseudonyme de Michel Bosquet, ouvrit les débats de l’écologie politique par ses articles dans Le Nouvel Observateur dès l’avant-dernier quart du XXe siècle est actuellement réédité. Avec « Éloge de la suffisance » (PUF, texte écrit en 1992), il pourfend le capitalisme qui « pille la nature autant que la société qu’il manipule ». Avec « Penser l’avenir » (éd. La Découverte), par un entretien qu’il nourrit avec son ami François Noudelmann en 2005 (préface de Christophe Fourel, postface de François Noudelmann) Gorz évoque la « libération de la vie » par une manière de repenser le travail, explore de nouveaux champs par la lutte contre la précarité et le dépassement du salariat. En 1980, il avait publié son fameux « Adieux au prolétariat » (éd. Galilée, 1980) qu’il avait sous-titré « Au-delà du socialisme ». Il était devenu, en ce début de XXIe siècle, un marxiste atypique, prônant ce que l’on n’appelait pas encore une écologie sociale ou l’écosocialisme. Cette fois, il évoquait « la nécessaire décroissance ». Comme il décida de quitter ce monde en 2007, il n’eut pas l’occasion d’entrer plus avant dans un débat qui arrive aujourd’hui à maturité. On peut supposer qu’en tant que marxiste dont la pensée a évolué sans renier l’analyse de base, Gorz aurait bien capté qu’à partir du moment où l’on mettrait la décroissance en pratique, la dimension sociale du nouveau mode de vie devait être considérée en priorité. C’est maintenant, la suite de la perspective qui survient.

Dimanche 30 juin

 Carola Rackete n’est pas comme la petite vedette suédoise Greta Thunberg, égérie de la lutte pour le climat. Elle ne joue pas sur l’émotion, elle fait. Cette Allemande de 31 ans est capitaine de navire, le Sea Watch3, et elle vient de forcer le port de Lampedusa pour y déposer 42 migrants au bord de l’épuisement. Fou de rage, le ministre de l’Intérieur Salvini a promis à « l’emmerdeuse » des sanctions exemplaires. Elle fut à peine amarrée qu’elle se retrouva en prison. Elle le savait. Son avocat était donc déjà sur place. L’aide humanitaire absolue, comme le règlement de la navigation l’impose, contre le pouvoir autoritaire d’un odieux fasciste. Commentaires, tribunes, pétitions, récolte de fonds, mobilisation des artistes et intellectuels. Une histoire intéressante commence. Á suivre.

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 Petit à petit, doucement mais sûrement, le concept de « cordon sanitaire » visant à écarter les élus d’extrême droite de postes à responsabilité se disloque. La Flandre s’y prépare, l’Europe aussi. Dans le courant de la semaine, après l’installation, mardi, du nouveau parlement européen, les quatre grandes familles proeuropéennes (conservateurs du PPE, socialistes et sociaux-démocrates du PSE, Libéraux et Verts) semblent disposées à ouvrir les vice-présidences de l’assemblée et des présidences de commission à la Ligue du Nord italienne et au Rassemblement national de Marine Le Pen. Le Belge Philippe Lamberts, coprésident du groupe des Verts européens, un député de qualité, déclare qu’il « ne faut pas victimiser le extrêmes, ce n’est pas bon pour la démocratie. » Il ne s’agit pas de les « victimiser » - ce mot est, en l’occurrence, ici, choquant…- mais juste tenir compte de ce qu’ils sont. Quand le diable est dans la maison, on tient compte de sa présence mais on ne l’invite pas à sa table. Cet homme ferait bien, comme tant d’autres, de revisiter l’Histoire du Vieux continent qu’il prétend servir désormais. Au fait, les amis de Lamberts qui sont occupés à négocier des gouvernements dans les régions de Belgique, les Nollet et consorts, sont-ils d’accord avec leur illustre collègue ?

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 François Ruffin, député France insoumise qui a été élu avec toute la gauche : « Dans les blessures des autres, j’entends mes blessures. » Et à propos d’Emmanuel Macron : « Il est incapable de comprendre les souffrances des plus démunis. »   

 

Image: 
« La Souris qui rugissait »: comédie britannique réalisée par Jack Arnold en 1959 avec Peter Sellers et Jean Seberg. D'après le roman de Leonard Wibberley "The Mouse That Roared" (1955).

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