semaine 29
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Chili, mémoire de révolte et de sang

Le 27 décembre 2019

Lundi 16 décembre

 Il faut être loin de sa patrie pour en ressentir l’appartenance. Né le 11 août 1941 à Santiago, le cinéaste Patricio Guzmán a été arrêté après le coup d’Etat de Pinochet en septembre 1973. Il parvint à s’exiler avec sa femme à Paris où il réside actuellement. Il a donc vécu plus d’années hors de son pays natal qu’en son sein. Et pourtant, il ne cesse de le chanter. Une vingtaine de documentaires en témoignent. Celui qu’il vient de réaliser, « La Cordillère des Songes », est poignant. C’est une ode à ce pays dont l’auteur aimerait tant qu’il « recouvre son enfance et sa joie ». Mais Guzmán reste, comme ses compatriotes, tellement marqué par les années de dictature qu’on les sent à jamais collées à sa mémoire. Le règne de Pinochet, c’est le type même du passé qui ne passe pas. La Cordillère des Andes occupe 80 % du territoire chilien. Guzmán la questionne pour observer le peuple de son cher pays. Le magnifique élan poétique éclot, où la métaphore du silence, de la stabilité, des siècles et de l’infini contraste avec l’amertume d’une société dont les griffes n’ont pas cicatrisé. La junte est retournée dans les casernes, mais l’économie néolibérale - inventée à Chicago et dont les États-Unis, parrains du putsch, choisissent le Chili comme terrain d’expérimentation – est toujours aussi florissante, rendant les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Les jeunes gens de Santiago qui ont besoin de connaître le temps de leurs parents et de leurs grands-parents peuvent disposer d’images reflétant les abjectes répressions urbaines. Les images de torture, elles, n’existent évidemment pas. Et quand cette jeunesse se pique de chanter ses besoins de liberté et de fraternité sur les places publiques d’aujourd’hui, elle ne chante pas l’Internationale ou le « Venceremos », elle entonne l’Hymne à la Joie de Beethoven. Mais elle se fait quand même taper dessus. Á Santiago, les flics n’ont pas tout à fait perdu la main… Ou ils l’ont passée à leurs successeurs.   

Mardi 17 décembre

 Après la Californie, New York interdit à son tour le foie gras. D’autres États suivront sans doute en Trumpie. Noël approche. Voici, à présent, des agitations contre la maltraitance des dindes. Normal. Et si on revenait à l’anthropophagie ? Après tout, la transsubstantiation sera célébrée dans une semaine. On y découvrirait beaucoup d’avantages économiques (« Les cannibales n’ont pas de cimetière. » Marcel Mariën) Mais un dilemme chasserait l’autre : on ne se demanderait plus quoi manger aujourd’hui mais qui manger aujourd’hui …

Mercredi 18 décembre

 La Chambre étatsunienne a voté l’ouverture du procès en destitution (impeachment) de Donald Trump. Mais le Sénat, composé d’une majorité républicaine, ne la suivra pas. Les États-Unis n’avaient connu que deux procédures de destitution présidentielle : celle d’Andrew Johnson en 1868, celle de Richard Nixon en 1974. Toutes deux avaient abouti. Celle-ci ne devrait pas se réaliser. On s’orientera donc vers un « Tout ça pour ça ». Reste à voir si cette mise en accusation sera sans effet sur la réélection potentielle de Trump. Aux démocrates de s’en servir adroitement, c’est-à-dire en évitant de transformer l’extravagant Donald en martyr.

                                                                        *

 De plus en plus de regards se portent sur le doigt, de moins en moins sur la lune.

Jeudi 19 décembre

 Si Éric Zemmour est un homme dangereux, c’est parce qu’il est le contraire d’un imbécile. Il est très intelligent, très cultivé, très érudit et très habile. C’est un atout précieux pour Marine Le Pen. Zemmour flatte l’électorat d’extrême droite bon chic bon genre dans ses chroniques du Figaro. Il profite aujourd’hui de la parution d’un petit livre de souvenirs et de réflexions aux éditions Bartillat (Paul Valéry : « La renaissance de la liberté ») pour nourrir sa théorie du « c’était- mieux- avant » au départ d’un éclat visionnaire du poète. « Il a compris, dit Zemmour en parlant de Valéry, dès les années 1930, que le monde moderne est incompatible avec l’élégance de la langue française et de la conversation, voire de la simple réflexion. » Comme c’est bien choisi en une subtile et pernicieuse gradation : il est question de l’élégance de la langue française, mais aussi de la conversation et, comble !, « de la simple réflexion ». Autrement dit, dans le monde moderne, on ne réfléchit plus. Il faut dire que l’extrait de Valéry sur lequel s’appuie le polémiste est absolument visionnaire, d’une étonnante actualité : « La faculté d’abstraction, et de méditation, et de réflexion, selon mon opinion, est en décroissance. L’usage de moyens rapides de communication verbale rend la langue usuelle de plus en plus pauvre en formes complexes ; et dans la plupart des cas, cette langue courante s’écarte très remarquablement de la langue littéraire qui, peu à peu, constitue une sorte de langage classique, presque une langue morte, qui se range auprès du grec et du latin. »

Vendredi 20 décembre

 Lorsqu’il apparut sur le balcon de la Basilique Saint-Pierre de Rome, le 13 mars 2013, le cardinal protodiacre s’est volontairement trompé. Il lança devant la foule exaltée « Habemus papam ! » alors qu’il aurait dû dire : « Habemus papas ! » puisque si François se préparait à entamer son pontificat, ce n’est pas à la suite du décès mais bien de la renonciation de Benoît XVI, toujours debout et lucide aujourd’hui, à 92 ans. Ce n’était pas tout à fait inédit dans l’histoire de l’Église. En 1294, élu le 5 juillet, Célestin V renonça le 13 décembre, laissant la place à Boniface VIII élu le 24 décembre. Comme Célestin décéda en 1296, l’Église entretint deux successeurs de Pierre pendant deux ans. La dualité est cette fois beaucoup plus longue. Si les monarchies connaissent des passages de relais fréquents à la suite d’une abdication en faveur d’un successeur connu et préparé à la tâche, la démission d’un pape représente un événement considérable vu sa rareté autant que son aspect inattendu et déconcertant. Le film « Les deux papes » de Fernando Meirelles est construit sur les prolégomènes à la démission de l’introspectif, l’intellectuel Benoît XVI et l’élection du jésuite simple et populaire François. Les faits historiques sont parfaitement respectés. Le colloque singulier entre les deux hommes, qui couvre la moitié du film, est forcément inventé. La progression du dialogue aboutit à la confidence et la confidence, tout naturellement, débouche sur la confession. Lorsque le cardinal Jorge Bergoglio évoque son comportement léger voire douteux pendant l’horrible dictature Videla dans son Argentine natale, on s’attend à ce que Benoît ravive son passage dans les Jeunesses hitlériennes. Il n’en est rien. Ce sont sans doute des périls gestionnaires, comme les manquements de la banque du Vatican ou la pédophilie qui reviendront dans le propos du démissionnaire. Le tragique surplombe la naissance des accords tacites, jusqu’à ce que la séparation devienne très cordiale. Après une première partie de pontificat très sportive et populaire, Jean-Paul II avait été contraint, l’âge aidant, à être de moins en moins à la tâche. Il est possible que le pouvoir du Vatican lui échappa au profit d’une vermine maffieuse, si bien que le milliard deux cent millions de chrétiens attendaient plutôt un modeste prêtre, rétablissant la mission de l’Institution en un minimalisme de besoins et d’apparat. Ce n’était peut-être donc pas le bon moment pour Benoît XVI. Car cet érudit aurait pu aussi apporter beaucoup à l’Église. Mais le peuple qui fait le voyage de la place Saint-Pierre comme d’autres vont à La Mecque n’attend pas qu’on lui parle de Claudel, de Mauriac, de Bernanos, de Nietzsche, de Bergson ou de Saint-Augustin, tous des auteurs dont Benoît, paraît-il, connaît l’œuvre quasiment par cœur. Non. Le peuple du Christ veut qu’on lui parle de ce que Jésus a fait et, partant, de ce qu’il ferait aujourd’hui. Le mérite de Benoît XVI, le 265e pape, est de l’avoir compris au point d’imiter Célestin, le 192e.

Samedi 21 décembre  

 Quand on évoque la santé chancelante de la planète, on pense surtout à l’hémisphère nord. Et voilà que l’hémisphère sud défaille ! Non seulement la forêt amazonienne continue de brûler, mais les feux de forêt que connaît l’Australie paraissent indomptables. En ce jour de solstice d’été caniculaire, une surface équivalente à celle de la Belgique a déjà flambé. Le Premier ministre a enfin décidé de regagner son pays et de raccourcir ses vacances. Par devoir. Á contre-cœur. Car il était à Hawaï. Et là-bas, ces jours-ci, dans les boîtes de nuit, ça pète le feu. Alors…

                                                                        *

 Le sociologue Michel Maffesoli (1944) a connu dans sa vie bien des controverses. Il en a aussi provoquées. Ainsi, en 1988 son livre « Le temps des tribus » (éd. De La Table ronde ; éd. Le Livre de poche dès 1991) ne reçut pas que des éloges. On observait l’effondrement du communisme et les débuts de l’ère informatique. Aujourd’hui, on constate qu’il annonçait, sans jouer au prédicateur, le repli communautaire, les fausses informations, ce qui serait les réseaux sociaux et la poussée, en conséquence, vers un individualisme forcené. Ceux qui, à la veille du XXIe siècle, y faisaient référence, esquissant les contours de notre entrée dans le troisième millénaire, se souvenaient de ses références à l’Antiquité pour étançonner sa pensée. Ainsi L’Événement du Jeudi (EDJ), l’hebdomadaire de Jean-François Kahn, du 19 février 1998 : « ‘Lorsque la ville de Thèbes, bien trop gérée par le sage Prométhée, se meurt en langueur, les femmes de la cité s’en vont quérir le turbulent Dionysos. Métèque, sexuellement ambigu, plus proche de la nature que de la culture, celui-ci redynamise la ville et, par là même, redonne sens à un être-ensemble bien étiolé.’ […] ‘Le barbare injecte un sang nouveau dans un corps social languide et par trop amolli par le bien-être et la sécurité programmée.’ » Brr ! Faudra-t-il déposer ce livre-là sous le sapin ?

Dimanche 22 décembre

 La France est dans la tourmente. Les grèves et les actions de protestation contre la réforme des retraites vont sérieusement contrarier les fêtes de fin d’année. Dans Paris-Match, Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, considère que des gens du peuple manquent dans l’entourage du président. Il aimerait y retrouver « des gens qui boivent de la bière et mangent avec les doigts ». Le lendemain de ce tragique dérapage, Emmanuel Macron, dans le souci de gommer les indignations, annonce qu’il renoncera aux avantages que lui confère son statut. Il ne percevra pas la pension de retraite prévue pour les présidents de la République ; il touchera une pension équivalente à celle de tous les Français. Touristes ! Si, en vous promenant du côté du n°55 rue du Faubourg Saint-Honoré, vous croisez un gars en pantalon pouilleux, gros chandail à col roulé, cigarette au bec et casquette, avec sous le bras deux baguettes, faites attention : il s’agit peut-être du président de la République. Giscard jouait de l’accordéon et invitait les éboueurs à petit déjeuner. Comme toujours, Macron veut dépasser ses prédécesseurs.

 Se travestir en peuple. Ce type de comportement est la plus méprisable de toutes les attitudes démagogiques.

                                                                        *

 Plus il avance, plus Didier Van Cauwelaert est hautain et stupide. Le voici qu’il baratine sur la bienveillance (« La bienveillance est une arme absolue », éd. de L’Observatoire). En cette période de bonnes actions philanthropiques, conduire ce monsieur dans un hôpital psychiatrique et veiller à ce qu’il ne s’en évade sous aucun prétexte, surtout pas une présence en radio ou en télé.   

                                                                        *

 Dans son film « Official secrets », Gavin Hood ne montre pas ce qu’est devenue son héroïne, Katharine Gun (voir recension du 9 décembre). Grâce au Journal du Dimanche (JDD), on le sait. Karen Lajon lui a en effet consacré un article basé sur un contact avec elle : « Désormais, Katharine Gun vit en Turquie avec son mari, d’origine turque, et sa fille de 11 ans. ‘Les conséquences ont été terribles. Non seulement pour moi mais aussi pour lui. Il s’est senti très mal au Royaume-Uni.’ Et pour cause. Le gouvernement britannique a même tenté de le faire expulser. Á l’époque, tout était bon pour intimider le couple. »

 

Image: 
Le journal Le Polyester a publié un entretien avec Patricio Guzman. Photo © Le Polyester

Mots-clés

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2020 design by TWINN