semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Biélorussie : un vent de juvénilité démocratique

Le 22 août 2020

Samedi 15 août

 Oh ! Comme c’est drôle ! Voilà que le lecteur / électeur est encore abusé ! Voilà encore que le citoyen naïf est à quia (crédule cré Nom de Nom…) Maintenant que la plupart des nations furent amenées à saluer ce geste de paix, Benyamin Netanyahou s’empresse de préciser qu’il ne s’est jamais engagé à « renoncer » à envahir la Cisjordanie. Tout au plus a-t-il signalé que ce projet serait « reporté ». On l’avait mal compris… Ou la traduction du texte en arabe avait été mal formulée. Ah ! On se disait aussi ! Netanyahou serait-il subitement devenu honnête ? Le texte officiel, définitif, sera celui qui fera l’objet d’une cérémonie de ratification dans trois semaines à la Maison Blanche. Attendre et voir, donc.

 Comment -a-t-on pu en arriver là ? Tant de livres ont été publiés sur l’histoire et les mystères du Moyen Orient pour comprendre son histoire immédiate que l’on n’aurait pas assez d’une vie pour se forger une opinion, puisque bien entendu la mosaïque des vérités autant que la démonstration de leur naissance sont infinies, complexes, opposées, contredites, chez les philosophes bien entendu, mais même chez les archéologues et les conservateurs de musée.

 Que faire ? Peut-être se référer aux amis qui consacrent du temps et de l’étude à ces questions si déroutantes, en qui l’on fait confiance. Á Serge Hustache par exemple, dont les travaux ne sont pas assez connus. Le texte de sa toute récente conférence mériterait publication. Il ouvre des portes sans les enfoncer, pénètre dans des couloirs sans s’y enfermer, éclaire quelques évidences l’air de ne pas y toucher… L’histoire immédiate en regard de l’histoire ancienne. Netanyahou, dans le métro avec Moïse et Salomon… « On ne peut pas s’empêcher de regretter que sur cette ancienne Terre du Levant, les droits des peuples aient aujourd’hui beaucoup moins d’importance que les textes réputés sacrés. » (Serge Hustache. « Le sionisme chrétien, ou l’invention de la Terre sainte »). 

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 Hormis leurs excellentes émissions d’information (journaux, analyses, débats), leurs séquences d’histoire, de littérature ou d’éducation permanente commentée (« Un jour dans l’Histoire », « Majuscules »…) les radios de la RTBF usurpent le  F  de leur appellation. Non seulement elles banalisent les anglicismes jusqu’à écorcher la langue française vers l’incompréhension, mais elles se complaisent à diffuser des chansons anglophones alors qu’elles possèdent un patrimoine aux richesses renouvelées. Aujourd’hui, jour de l’Assomption, pour clore la matinale avant le journal de 9 heures, cette manie atteignit l’extase. La charmante animatrice proposa « Behind the sea » plutôt que « La Mer ». Trop ringard Charles Trenet ? Pas assez jazzy ? Cette chanson qui le rendit riche, il l’avait créée en 1946 et dès 1948, il avait autorisé Benny Goodman à en réaliser la version jazzy qu’il interpréta d’ailleurs aussi lui-même.  Et puis :

La mer

Au ciel d’été confond

Ses blancs moutons

Avec les anges si purs

La mer bergère d’azur

Infinie

 Ce n’est quand même pas mal à écouter, le jour de la fête de la Mère, non ? …

Dimanche 16 août

 Les expositions photographiques relatant les sociétés en mouvement le démontrent : tout déclenchement de révolution se révèle et s’affirme par une image symbolique ; tantôt un jeune homme qui s’immole par le feu, tantôt un autre qui défie un tank… Souvent, des manifestants de la rue en colère s’efforcent de nouer un contact avec la police armée, encagoulée, prête à charger s’il le faut. Un dialogue sollicitant la paix par l’offrande d’un bouquet, des propos amènes liés aux circonstances, toutes formes de liens afin de signifier aux hommes en noir qu’ils sont issus du même berceau que les contestataires. Á Minsk, les femmes prennent les membres de la troupe du ministère de l’Intérieur dans les bras et l’image du geste affectueux envers un homme masqué impassible restant droit comme un i fait le tour du monde. Le président Loukachenko ne veut pas prendre langue avec les manifestants. Sa formule : « discuter, c’est déjà céder » fera aussi le tour du monde, comme celle, poussiéreuse, d’un autre monde.

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 Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, en poste lorsque Trump parvint à la Maison-Blanche (au JDD) : « Trump n’acceptera pas une défaite, sauf si c’est un raz de marée. Si ce n’est pas le cas, il s’accrochera à son bureau et on peut s’attendre à une tension maximale, voire à des troubles dans un pays où les milices d’extrême droite pullulent et où les gens sont surarmés. » Quelle étrange prédiction de la part d’un diplomate ! Les États-Unis sont une démocratie avec beaucoup d’excès, de défauts et de carences, certes, mais c’est quand même une démocratie…

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 En mars 1978, un pétrolier fit naufrage et se brisa face aux côtes bretonnes et des milliers de tonnes de sa cargaison provoquèrent une marée noire atroce, hypothéquant la saison touristique estivale en un printemps tragique. Le bateau s’appelait Amoco Cadiz et son nom est d’autant mieux resté dans les mémoires qu’une chanson qui évoquait la détresse fut même créée par Alain Barrière. Aujourd’hui, pareil drame se déroule au large de l’Île Maurice. Cette catastrophe écologique est presque reléguée aux pages des faits divers. Et cependant, la nappe d’hydrocarbure se répand doucement mais sûrement vers les côtes de La Réunion…

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 François Mitterrand mourut le lundi 8 janvier 1996. Dans son journal, à la date du mercredi 10 janvier, Edgar Morin note que son ami Alain Borer, poète, écrivain, spécialiste de Rimbaud, lui téléphona pour lui apprendre que Verlaine s’éteignit aussi un lundi 8 janvier [en 1896 donc cent ans plus tôt, jour pour jour] et que son mot ultime aurait été « François… » Aucune des personnes qui l’entouraient lors de son dernier soupir ne s’appelait François. Et personne n’eut d’explication à donner. Ici s’arrête la relation du mystère. 

Lundi 17 août

(Deux poètes accrochés à l’éveil. Paul Louka était content de savoir que Jean-Jacques Sempé célébrait son anniversaire le même jour que lui. Il est mort quelques jours avant son 75e , tandis que le 88e de Sempé ne doit pas l’éloigner de son crayon si léger, si malicieux…)

 Une Convention démocrate en vidéoconférence. Encore un fameux coup du Corona ! Pour Joe Biden, cela ne changera pas grand-chose à son statut, sauf l’absence du dopage irremplaçable que constitue l’immense rassemblement d’enthousiasme aux couleurs de l’Union Jack, parsemé de panneaux « Biden for president ». Bah ! Il a déjà vécu cette liesse quand il était le second d’Obama…

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 Août sous la présence du Covid. L’occasion pour le diariste de méditer cette pensée de Milan Kundera : « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. »

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 Éviter le tout à l’ego, pénétrer cette affirmation de José Ortega y Gasset : « Je suis moi et ma circonstance. »

Mardi 18 août

 Á la Convention démocrate, où les prouesses de l’informatique et de l’audiovisuel parviennent à rendre l’événement attractif, des personnalités républicaines et non des moindres (anciens parlementaires, anciens gouverneurs…) apportent leur soutien à Biden tout en soulignant qu’ils demeurent attachés au parti républicain. Leur vote pour sera donc avant tout un vote contre. Cette campagne si spéciale vire d’abord au patriotisme : les États-Unis ne peuvent plus vivre encore quatre années sous la houlette du président actuel. Voilà le message. Un message qui s’entend au-delà des frontières, partout sur la planète.

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 Ah ! Il connut de grands éclats, il provoqua de superbes misères, ce néo-libéralisme de la décennie quatre-vingt ! Reagan et Thatcher, ses brillants représentants au pouvoir, ne juraient que par une formule : « L’État n’est pas la solution, c’est le problème ». Á ressusciter Adam Smith. Aussi sec.

 Et puis, l’on s’aperçut que cette vieille baderne qu’on appelait État avait de sérieuses ressources. Le millénaire ne se franchit point sans lui. Il était toujours là ! Aujourd’hui, il devient le recours. La renaissance de l’État est quasiment dopée par le virus.

 C’est désormais à l’État-Providence que l’on aspire, afin qu’à l’automne, quand il faudra faire face aux errances d’une économie en crise grave, il puisse amortir au mieux les conséquences douloureuses, corriger les carences des inégalités triomphantes, apaiser le mieux possible les déliquescences sociales qui en découleront. Plus aucun néo-libéral n’ose aujourd’hui s’exprimer, conscient des difficultés abyssales qui s’annoncent, à la manière des compères d’autrefois, Ronald et Margaret (que les disciples surnommaient TINA pour « There is no alternative »), serviteurs zélés du capitalisme hautain. Les libéraux les plus radicaux ont muté. Désormais, ils n‘hésitent plus à évoquer la nécessité d’en appeler à l’État. Ils ne prononcent pas encore le mot « Providence » mais ils n’en pensent pas moins…

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 « La gauche est un mal que seule la présence de la droite rend supportable. » Cet axiome courageux est de Massimo D’Alema, ancien président du Conseil italien, étiqueté bien à gauche. Quelqu’un de droite ne pourrait pas renverser le raisonnement : la droite s’aime et se sent bien dans son identité, même quand elle se déchire. Les seules idées qui la traversent, ce sont celles de ses intérêts. C’est sa force.

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 Il faut parler avec Poutine plutôt que de l’ignorer ou l’exclure des contacts. Quand il était Premier ministre belge, Charles Michel avait bien compris cette position. Il avait rendu visite au chef du Kremlin. Á présent qu’il préside le Conseil européen, cette relation lui sera fort utile. Pour échanger à propos de la Biélorussie par exemple, où Loukachenko ne se rend pas compte qu’un vent de juvénilité démocratique est occupé à l’emporter.

Mercredi 19 août  

 Nombreux furent les présidents français à protéger la démocratie malienne. Cette attention active, contre l’État islamiste (Daesh) et pour le fonctionnement équilibré de la république fut particulièrement apprécié par le président Keita qui le répéta publiquement et solennellement dans plusieurs instances. La France joua un rôle capital en 2013 et en 2017. Aujourd’hui, l’armée a démis le président et son Premier ministre. Le président français actuel n’a rien vu venir. Il ne fut pas aussi attentif à la situation fragile de cette ancienne colonie. Contrairement à son prédécesseur, le président François Hollande.

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Non, Camarade Alexander Loukachenko, ce n’est pas une révolte, c’est une révolution !...

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 Il paraît que dans les jeux de société qui s’imposent lorsque survient la drache (ancien belgicisme entré à présent dans le « Petit Larousse »), l’anagramme redevient prisée. Tant mieux, cela ne peut que fortifier la langue française, si souvent malmenée. Ce jeu n’est pas toujours facile mais il offre parfois des surprises cocasses. Il y a pour les enfants les anagrammes simples (signe-singe) ; des anagrammes simples qui se marient bien (chien-niche). Pour les adultes, il y a les anagrammes qui inspirent, trouvailles parfois magistrales (on doit la plus célèbre à André Breton : Salvador Dali-Avida Dollars) ; et puis il y a les anagrammes inattendues, qui surprennent et qui interpellent l’étonnement (ministres-interims).

Jeudi 20 août

 Beaucoup d’évangélistes brésiliens – y compris des prêtres – qui avaient soutenu activement Jair Bolsonaro comme un nouveau messie dont ils ont toujours besoin regrettent leur engagement passé. Ils espèrent que leur pays sera bientôt débarrassé de ce dangereux clown. Vous n’aviez qu’à pas, chers frères et sœurs, vous n’aviez qu’à pas… Tiens à propos, les évangélistes étatsuniens s’étaient aussi mobilisés pour Trump. Ils semblent bien cois ces temps-ci…

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 Si le Paris Saint-Germain remporte la finale de la Ligue des champions européens contre le Bayern de Munich dimanche soir, chaque joueur recevra une prime de 500.000 euros. Cette annonce est donnée aux citoyens juste après d’autres chiffres, ceux relatifs au Covid, en hausse également, au plan des décès comme à celui des contaminations. Á bas le virus, vive la virée, vive le Qatar !

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 Il est devenu impossible d’opérer une revue de presse sans rencontrer des échos de faits et gestes propres à Meghan Markle, même sans consulter les gazettes grâce auxquelles les bobonnes vivent par procuration.  Si au moins elle posait nue… 

Vendredi 21 août

 Alexeï Navalny, considéré comme le principal opposant à Vladimir Poutine, est dans le coma. Il a été empoisonné, il pourrait en mourir. C’est là, au pays des tsars, une méthode qui remonte à la nuit des temps. La leçon à en tirer est que si l’on veut s’attaquer au chef du Kremlin, mieux vaut être accompagné d’un goûteur.

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 C’est un centenaire que seuls les giraldiciens relèveront, tant l’époque des célébrations liées à la guerre ’14-’18 fut dense et chargée. Pourtant, « Adorable Clio », que publia Jean Giraudoux en 1920 (trouvable désormais dans la collection « Les Cahiers rouges » des éd. Grasset) est un livre qui mérite la lecture, ne fût-ce que pour constater que le germanophile romancier prônait déjà la réconciliation, doutant des bienfaits du Traité de Versailles (Il avait noté, en frôlant l’ironie, que « le Traité de Versailles fut signé, entre autres plénipotentiaires, par un général anglais qui s’appelait French, et un général français qui s’appelait Langlois. » On n’est pas loin des « Deux oncles » de Georges Brassens). Quant à Marcel Proust, il déclara : « Il n’y a pas une ligne dans ce livre de Giraudoux où je n’aie à admirer. »  Et pourquoi inscrire tout cela ici, en parallèle avec Alexeï Navalny ? Parce que le germanophile Giraudoux a traversé la Seconde Guerre mondiale d’une manière, dira-t-on, très contrastée. Il mourut le 31 janvier 1944 d’une infection alimentaire…

 

Image: 
Une manifestation contre Lukachenko à Minsk le 16 août 2020. Photo © Creative commons

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