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Zeitgeist

Affaire Assange: comment la démocratie tue la démocratie

Le 25 novembre 2022

Inouï. Au 21ème siècle, des démocraties persécute durant plus de vingt ans, sans rencontrer la moindre critique à mesure du scandale, un journaliste qui a l'effronterie d'y croire, lui, en la démocratie. C'est lui qu'elles visent, c'est elle qui est piétinée. Par ricochet, vous et moi, toutes et tous.

Avertissement. Le texte qui suit a déjà été publié dans le n°95 du Drapeau rouge daté de novembre-décembre 2022 et la tribu des irréductibles de la chose écrite sur papier et de la presse de qualité auront, en lisant, comme un sentiment de déjà-vu. Mais il y a les autres, ah! les autres... De plus, la persécution du journaliste Julian Assange, par des Etats démocratiques, ceux-là mêmes qui n'ont que cela dans la bouche pour condamner la Russie, de cette persécution, donc, il a été régulièrement question dans ces colonnes. Là, on ajoute une couche. Avec le souhait, peut-être, que cela incitera à rejoindre cette autre petite tribu qui, chaque lundi, place de la Monnaie, désormais pour la 189ème semaine consécutive, s'y rassemble pour manifester contre ce meurtre judiciaire - ce sont en majorité des dames d'un âge respectable, bravant vents, pluies et indifférence citoyenne. Honneur à elles!

C'est page 34: "il est devenu évident que le journalisme traditionnel ne remplit plus pleinement les fonctions sociales indispensables du «quatrième pouvoir».

Qui dit ça? Nils Melzer, rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, ancien délégué du Comité international de la Croix-Rouge, professeur de droit international à l'université de Glasgow, titulaire d'une chaire à Genève. En temps ordinaires, sa parole aurait du poids. On ne vit pas en des temps ordinaires.

Et à propos de quel torturé s'exprime-t-il ainsi? De Julian Assange, le journaliste qui a révélé des crimes de guerre des États-Unis et, pour cette raison, victime depuis 2010 d'une traque et d'une persécution machiavélique des appareils d'État, non seulement des États-Unis mais encore de la Suède, de Grande-Bretagne et de l'Équateur. Il croupit depuis avril 2019 - meurt à petit feu - dans une prison de haute sécurité londonienne sous le coup d'une demande d'extradition de Washington.

Le monde à l'envers. Les crimes de guerre exposés par Julian Assange (Wikileaks) n'ont conduit à l'ouverture d'aucune procédure judiciaire tandis que l'homme courageux qui a agi pour l'intérêt général en les révélant a été "délibérément diabolisé, humilié et isolé socialement". Ce sont les termes de Melzer.

Silence, on tue

C'est ici que le constat de carence du "journalisme traditionnel" dénoncé par Melzer prend sa sordide signification. Savoir, en effet, que les révélation d'Assange et de Wikileaks ont été amplement relayées par le top des journaux à diffusion mondiale - The Guardian, El País, The New York Times, Der Spiegel et Le Monde - et qu'aucun d'eux1 n'ont bougé pour, à la manière et avec la force du J'accuse de Zola, dénoncer le scandale de la persécution d'un des leurs.

Voilà donc un sujet sulfureux pour ne pas dire croustillant qui fait dire à Melzer que "En vingt de travail auprès de victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n'ai jamais vu un groupe d'États démocratiques s'unir pour délibérément isoler, diaboliser et maltraiter un seul individu pendant si longtemps et avec si peu de respect pour la dignité humain et l'État de droit." Mais la presse, le "quatrième pouvoir", est aux abonnés absents! C'est proprement sidérant.

Ou, au contraire, le résultat de la cabale orchestrée par les États-Unis et ses alliés. C'est en numéro un l'accusation de viol portée contre Assange en Suède, amie fidèle des États-Unis pour ne pas dire sa vassale consentante: il s'agissait en réalité de relations sexuelles avec deux femmes volontaires ayant conduit à quiproquo et, sur le fond, pour l'appareil judiciaire de faire traîner en longueur une "enquête préliminaire" sans la moindre inculpation afin de permettre aux États-Unis et à la Grande-Bretagne d'affûter leurs armes en vue d'une extradition et d'un procès menaçant Assange d'une peine de 175 ans de réclusion. Résultat, bis: oubliez les crimes révélés par Assange et lisez la presse: ce n'est qu'un délinquant sexuel.

De son propre aveu, même Melzer tombera dans le piège, refusant dans un premier temps de répondre aux appels des avocats de ce délinquant répugnant. Par la suite, il décortiquera par le menu (plus de cent pages dans son livre), cette grotesque mascarade judiciaire suédoise. En passant: on pouvait tout de même imaginer que nos journalistes chevronnés n'en soient pas les dupes2. Las!

Où lecture rime avec devoir

Autre exemple de la machine formidable mise en branle pour diaboliser. Chacune et chacun ont sans doute en mémoire les images de l'extraction policière musclée d'Assange à Londres, au mépris du droit international, hors de l'ambassade d'Équateur où il avait trouvé refuge. Images d'une pauvre cloche à la barbe hirsute, pour ne pas dire le portrait-robot d'un vieux vicelard. Lisez Melzer: c'était une mise en scène. Depuis trois mois, à l'ambassade, on lui avait confisqué son kit de rasage...

Melzer devrait être une lecture obligée dans l'enseignement secondaire, pour la corporation des journalistes, et des élus de la nation, et du corps diplomatique, car l'affaire Assange, c'est la vérité "étouffée par le secret et la censure", ce sont des criminels de guerre qui "jouissent de l'impunité", des rapports d'enquête sur la torture d'État qui sont "classés sans suite", des documents établis par les autorités rendus publics "presque entièrement expurgés", une presse qui "s'autocensure docilement"...

Pour qui a encore une once de foi en la démocratie formelle, la lecture de Melzer est un devoir.

L'affaire Assange de Nils Melzer, 315 pages, 24 euros aux Éditions Critiques, dont on consultera avec fruit l'excellent catalogue: https://editionscritiques.fr/boutique/

1En Belgique, idem. Le Soir, La Libre: motus.

2Conférence de presse de présentation du livre de Melzer à Bruxelles le 16 septembre au Press-Club Bruxelles Europe en présence entre autres de Fabien Trémeaux des Editions Critiques, d'Anthony Bellanger, secrétaire général de la Fédération Internationale des Journalistes et d'Alexis DESWAEF, vice-président de la Fédération Internationale des Droits Humains. Combien de journalistes? Un seul (soussigné)...

Image: 
Couverture de l'édition anglaise.

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