semaine 50
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

Murène de Valentine Goby

Le 20 novembre 2019

D’abord son corps, un corps magnifique, plein de force et d’avenir. L’évidence d’avoir un corps entier, qui répond à ce que son esprit lui dicte, on lève les bras, on prend son élan et on entre dans l’eau en un plongeon parfait. L’eau accueille ce corps, l’enveloppe, tout est bien, tout va bien.

C’est ainsi que commence « Murène », le dernier roman de Valentine Goby. La murène est un poisson qui n’a pas de nageoires pectorales, de même, le corps de François si beau, si parfait, va subir une métamorphose : la perte de ses deux bras dans un accident terrifiant qui lui fait frôler la mort et l’amener à vivre une aventure humaine hors du commun à une époque où les sciences de l’appareillage des corps sont encore balbutiantes.

L’accident a lieu en 1956 – Valentine Goby a souvent écrit des romans dont l’action se déroule au milieu du XXème siècle à peine sorti de la guerre, encore hanté par elle, il va reprendre son essor industriel, scientifique, artistique, interrompu ou ralenti et faire émerger des destins singuliers qui ont inspiré l’écrivaine toujours passionnée par le travail de mémoire-.

Ce jour-là, le jour de l’accident, François a 22 ans, il fait un froid polaire, il marche dans la neige le long d’une voie de chemin de fer, monte sur un wagon pour apercevoir quelqu’un au loin et il est touché par l’arc électrique du caténaire, 25.000 volts, sa tête est préservée mais le haut de son corps est profondément brûlé, à l’hôpital où le rejoint sa mère à qui on laisse peu d’espoir, le chirurgien finira par lui amputer les deux bras.

Il se réveillera amnésique, il aura oublié sa jolie fiancée Nine son amour, sa mère, toute sa famille, il lui faudra tout réapprendre, reconstruire…et c’est dans cette reconstruction que Valentine Goby va nous donner à lire la plus intense expérience humaine : revivre.

Ses mots précis, exempts de tout pathos, la grande sensibilité avec laquelle elle explore la nouvelle existence dans laquelle va entrer François, car que faire de ce corps fracassé, que faire de son futur ? d’abord les souffrances, morales, physiques, chaque étape est longue, exténuante, il les surmontera grâce aux êtres qui vont le soigner, l’écouter, le guider, l’accompagner sur le chemin retrouvé de la sensualité, l’aimer.

Valentine Goby nous dit les étapes du retour à une autre vie, elle nous dit tout, ne nous ménage pas, il faut que l’on sache, que l’on vive avec François cette monstrueuse absurdité qu’il faut apprendre à dépasser, elle nous dit le passé qui revient, par lambeaux, les jours où on pouvait filer sur une bicyclette, monter à un arbre, prendre sa sœur dans ses bras…elle montre les moments de doute suivis d’espoir, une volonté à l’œuvre, soutenue par d’autres volontés, solidaires ; d’abord parler sans cesse à cet homme sans mémoire, soulager les souffrances, lui expliquer les nerfs en vrille, la peau qui bourgeonne…

Plus tard, pour faciliter les gestes de la vie quotidienne, sa mère, couturière lui inventera des vêtements, son père lui bricolera des objets, artefacts précieux pour apprivoiser une autre vie dont François affrontera les multiples étapes, non sans renoncements, non sans souffrances… et là se trouve la réussite de « Murène », par la grâce, l’énergie de son écriture, les images fortes et poétiques qu’elle utilise, la force de résilience qu’elle nous montre à l’œuvre, Valentine Goby parvient à nous faire ressentir l’essence même de la vie. « Murène » est un roman d’apprentissage – de réapprentissage - cruel et tendre qui montre l’incroyable plasticité de l’être humain, ses ressources infinies dont il peut faire le pire ou le meilleur usage. Valentine Goby nous en montre ici le meilleur.


Valentine Goby a une quarantaine d’années, Murène est son 13ème roman. Elle a publié aux éditions Gallimard puis chez Actes Sud, on trouve une partie de son œuvre en collections de poche (Folio et Babel) Elle écrit aussi pour la jeunesse, principalement aux éditions Thierry Magnier. Ses deux précédents romans : Un paquebot dans les arbres (2016) ont reçu, entre autres prix littéraires, le grand prix de la fiction de la Société des gens de lettres (Paris, 2017) et Kinderzimmer (2013), le Prix des libraires en 2014.


Si vous voulez découvrir l’auteur, après ou avant l’avoir lue, elle sera à Namur le 18 mars 2020 et à Visé le 19. Dès qu’ils me seront connus, je vous communiquerai les lieux de rencontre.


Carine Toly

Éditrice aux éditions P.O.L, attachée littéraire chez Gallimard, responsable des rencontres littéraires à la Maison des écrivains et de la littérature à Paris, maintenant en partie retirée des affaires (j’ai conservé une petite activité de conseil littéraire pour le plaisir) mais toujours à l’affût de tout ce qui bouge en, et autour, de la littérature, j’ai eu la chance de rencontrer dans un coin de Provence, invitée comme moi chez des amis belges, Lucie Van de Walle. Elle m’a mise en relation avec la revue entre les lignes qui a accepté de me confier une rubrique littéraire. Je vais essayer de m’en acquitter au mieux, en vous présentant les livres que j’ai aimés et/ou que je trouve dignes de votre possible intérêt…et en allant fureter du côté de la vie des livres, des écrivains, des lecteurs…

Je vis en France, entre Marseille et un village du Haut-Var, je suis française, mais je m’intéresse à tous les écrivains, dont les Belges !

Le nom de ma rubrique : Des chemins d’écriture

Pour ma première contribution, j'ai choisi une écrivaine publiée aux éditions Actes sud (dont le fondateur, Hubert Nyssen est né à Bruxelles puis s’est installé, avec sa maison d’édition, en Provence…décidément !). J’espère que je vous donnerai envie de lire Valentine Goby !

Image: 

Murène, un roman de Valentine Goby aux Éditions Actes sud

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