semaine 49
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

Art Nouveau

Le 27 octobre 2020

PAUL GREVEILLAC

ART NOUVEAU

roman

Se libérer du passé, tel est le principe, la déclaration d’intention de l’Art nouveau qui a commencé d’essaimer en architecture mais aussi en peinture, en sculpture à la fin du 19ème siècle, et qui se déploie jusqu'au début du 20ème siècle,  principalement à Vienne, Bruxelles et Paris.

 

Fringuant et plein d’espoir, empli de ces idées nouvelles, un jeune Viennois, qui vient de terminer ses études d’architecture, arrive en 1896 à Budapest, ville provinciale en regard de l’élégante et intellectuelle Vienne. Pour notre héros Lajos Ligeti, juif, cosmopolite, les frontières n’existent pas, il veut « construire l’Europe », rien de moins. Créer un art nouveau, ouvert sur le tout proche XXème siècle, en apprenant de ses aînés, comme Ödön Lechner, cet architecte hongrois réputé qu’il admire tant et chez qui il va se présenter.

 

Lajos Ligeti est le fils de pharmaciens installés à Vienne, qui espéraient bien que leur fils leur succèderait…mais Lajos est littéralement habité par ses songes architecturaux et ses parents ont finalement accepté de lui verser une petite pension pendant une année, à condition qu’il s’installe à Budapest chez son oncle serrurier.

 

Le jour de son arrivée, il traverse moitié en fiacre, moitié à pied la ville toute bruissante des réjouissances dues à l’inauguration par l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie François-Joseph 1er, du premier métro et à l’ouverture concomitante de l’exposition du Millénaire. Il est accablé par la laideur, la lourdeur de certains bâtiments mais s’extasie devant le musée des arts décoratifs encore en construction mais qui « avait une allure étrange, gourmande et féérique », « rêve de pierre, de brique, de majolique » surgie de l’imagination et du savoir-faire de son Maître Ödön.

 

Il se présente chez ce dernier dès le lendemain de son arrivée, tremblant d’excitation et du désir de montrer au Maître ses capacités…il mettra trois années à parvenir à ses fins ! trois années de dur labeur – plus souvent commis qu’architecte -, d’humiliations dues autant à sa qualité de juif qu’à celles de son talent reconnu par Lechner mais jalousé par ses collègues architectes.

 

L’auteur nous conte comment, tour à tour, Ödön Lechner perd et gagne des commandes prestigieuses, comment son cabinet, momentanément ruiné, est obligé de déménager dans des locaux quasi insalubres, et comment, lassé, un matin, Ligeti s’en va.

 

Commence alors pour lui sa vraie vie d’architecte. Qui débute par la rencontre organisée par son oncle avec un Maître d’œuvre, un Polonais juif lui aussi, nommé Baranabas Kocsis, à qui il va s’associer ; ce sera le début d’une aventure pleine de rebondissements dans une ville livrée à la fois  aux appétits féroces et au génie fécond de ces bâtisseurs d’une Europe qui entre dans le monde industriel, mais est aussi à la veille de la première guerre mondiale.

 

C’est une marmite géante où se mélangent tous les appétits, politiques, sensuels, artistiques, dans laquelle notre héros va puiser avec passion. Mais c’est sa passion pour l’architecture qui l’emportera sur tout le reste, sur sa relation amoureuse avec une ravissante jeune bonne, sur son amour filial, sur l’amitié même qu’il avait fini par éprouver pour son maître d’œuvre Barnabas.

 

Et ce drôle d’attelage, le Polonais, l’Autrichien, le talent de Ligeti, la clairvoyance de Barnabas, vont triompher. En passant par des défaites, par l’ennui car il a fallu, pour gagner de l’argent, consacrer trois années à créer à un rythme toujours plus effréné…des tombeaux, des mausolées, des chapelles funéraires ! Un concours a lieu à Paris, pour la construction d’une église et Ligeti le remporte, il construit la première église en béton armé, il est admiré pour son audace mais ses détracteurs osent murmurer que le ciment va s’effondrer et que l’architecte juif veut enterrer vivants les bonnes gens catholiques !

 

Avec la gloire, Ligeti va être appelé dans toutes les capitales, voyager et créer dans cette Mitteleuropa qui a rejeté le rigide classicisme pour se tourner vers des formes organiques, des courbes féminines mais qui a aussi adopté ce que lui ont apporté les récentes recherches scientifiques : ce béton qui permet toutes les audaces par sa malléabilité. L’art de Ligeti s’éloignera pourtant peu à peu de celui de son ancien Maître Lechner, et nous voyons comment, petit à petit, de l’Art nouveau il glissera vers des formes plus fonctionnelles, plus épurées, se rapprochant de l’Art déco ; il se rapprochera aussi d'une conception plus sociale de son art, imaginant à l'intention des ouvriers d'une usine un projet révolutionnaire.

 

Paul Greveillac nous fait découvrir tout en finesse et en profondeur un pan fascinant et parfois cruel du milieu de l’architecture en ce début du XXème siècle en évoquant des personnages et des édifices tantôt réels tantôt imaginaires, les classes sociales et ethniques qui se tolèrent et parfois s’affrontent dans les salons feutrés, les rumeurs antisémites qui accompagnent aussi bien les réussites que les échecs, dans une prose à la fois classique et pleine d’inventions stylistiques, faisant écho aux ornements de l’Art nouveau.

 

Paul Greveillac a obtenu le Prix Roger Nimier 2016 avec « Les Âmes rouges » et le Prix Jean Giono 2018 avec « Maîtres et esclaves ». Tous ses livres sont publiés aux éditions Gallimard.

 

 

Image: 

Musée des arts décoratifs - Budapest

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