semaine 21
Portrait de Bernard Dutrieux
Chroniques du Sénégal

Kër gi ( lire Keur gui)

Le 04 décembre 2021

Maison se dit donc «Kër» , le cœur du foyer, dans une synchronicité linguistico-phonétique que n’aurait pas renié Jung.

Je suis à Dakar depuis une semaine et déjà je m’habitue au rythme du quartier. Que connaissent les touristes classiques du Sénégal ? Les beaux hôtels de la Petite Côte, leurs belles plages privatisées ? Le Lac Rose ? la réserve de Bandia ? L’un ou l’autre marché typique de Dakar ? Et peut-être ont-ils poussé leurs excursions jusqu’à Saint-Louis, son île sur le fleuve Sénégal, figée dans son architecture coloniale. Ont-ils eu la chance d’écouter un concert de kora, l’instrument emblématique de l’Afrique de l’Ouest et vu ces magnifiques spectacles de danses sénégalaises ?

Vivre au sein de Dakar, avec les Sénégalais, offre une autre perspective.

Ce qui frappe d’amblée ce sont les sonorités.

La plupart des maisons sont construites pour y maintenir tout à la fois l’ombre salvatrice et la circulation de l’air, par des cours reliant les espaces de vie. Elles sont collées les unes aux autres on peut ainsi bénéficier de l’intense activité de la maison et celles des… voisins. Bruit des casseroles, chocs sourds et répétés du pilon à l’aide duquel on broie les condiments, un bébé qui pleure au loin, deux femmes qui s’interpellent dans des éclats de rires, les enfants qui jouent au ballon sur une terrasse, les moutons du voisin qui bêlent, le chien Krystal qui aboie. Un groupe de jeunes adolescents qui discutent sur le trottoir d’en face jusque parfois bien tard le soir. Les chants religieux, l’appel du Muezzin…

Et puis la circulation. Un paradoxe étonnant où de grosses cylindrées rutilantes, 4X4 ou parfois 8x8 se disputent la circulation avec les charrettes. Il y a les motos et autres vélomoteurs, seuls moyens de se faufiler dans les embouteillages d’une ville qui étouffe de son explosion démographique et urbanistique. Les cars rapides pas si rapides, antiques camionnettes assurant le transport en commun, les innombrables taxis en maraude.

Aujourd’hui en ce vendredi de décembre 2021, les transports en commun sont en grève. Il fait presque calme. Il passe ici et là une charrette tirée par un de ces chevaux courageux, transportant des pastèques, des matériaux de construction ou que sais-je encore.

Contrastes.

Chacun vaque à ses occupations. Les uns se rendent à leur travail s’ils ont la chance d’en avoir un. Les autres sont en quête du revenu du jour pour assurer « la dépense quotidienne » au travers de l’économie informelle. Tout cela donne une activité incroyable pour permettre à chacun d’assurer une vie toutefois pas facile mais plus digne.

Il flotte dans l’air les parfums du tieb (riz), du poisson et des légumes qui mijotent. Bientôt on passe à table. « Nehna » (c’est bon !) Et puis il y a le « cuurray » (prononcez tchouraï) l’encens local brulé sur des braises de charbon de bois. Il donne une senteur qui effacera les derniers relents de cuisine.

C’est l’hiver local. Pas plus de 18 degrés. Ma belle fille a sorti son sous-pull à col roulé. Une des petites filles a mis ses chaussettes… Il y a nettement moins de monde dehors comme si chacun s’était réfugié au coin de l’âtre. Illusion bien sûr. Noël ne sera pas blanc…

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La semaine dernière je parlais de l’islam au Sénégal. Je disais que les confréries, qui structurent l’exercice de la foi protégeaient quelque peu de l’islam radical. Il n’en reste pas moins que le risque n’est pas absent dans ce pays frontalier du Mali. Des Sénégalais en nombre ont rejoint boko Aram ou Dach. Il existe une mouvance historique non confrérique constituée notamment de néo-fondamentalistes wahhabites. (1) La sauce pourrait-elle prendre ? Le gouvernement sénégalais semble très préoccupé de cette question et agit régulièrement pour se prémunir des tentatives de déstabilisation.

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Je parlais aussi de la ville de Diamniadio. Vaste projet de nouvelle métropole visant à attirer de l’investissement et dégorger Dakar qui étouffe je l’ai dit d’une croissance urbanistique démentielle. Sur le principe c’est évidemment un projet utile. Mais Il s’agit aussi d’une manifestation de la célèbre théorie du ruissellement chère à l’école de Chicago et au néo-libéralisme. L’ancien président du Sénégal Abdoulaye Wade (2000-2012) s’enorgueillissait de favoriser l’émergence de nombreux milliardaires dans son pays. Cela profite-t-il au reste de la population ? Ici comme ailleurs on peut à peu près être certain du contraire.


(1) On lira notamment sur le sujet : Le péril jihâdiste à l’épreuve de l’islam sénégalais, Abdourahmane SECK, Mame-Penda BA et Rachid ID YASSINE (Observatoire Africain du Religieux à l’Université Gaston Berger, St-Louis du Sénégal), le bulletin n° 4 de l’Observatoire du Religieux, janvier 2017.
(PDF) Le péril jihâdiste à l’épreuve de l’islam sénégalais | Abdourahmane Seck and Rachid ID YASSINE - Academia.edu

 

Image: 

Le car rapide, symbole de la capitale sénégalaise Photo © Bernard Dutrieux.

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