semaine 30
Portrait de André Yoka Lye
Confidences du chauffeur du Ministre

Une saison dans l’enfer de l’Est de la R.DC

Le 16 avril 2021

… En route vers la résidence de mon patron l’ex-ministre des Affaires Stratégiques et Tactiques. Nous sommes à deux ; lui mon patron a désormais choisi, dans la voiture, de s’installer, non plus sur la banquette arrière des VIP, mais sur le siège avant, à côté de son chauffeur que je suis (réaction sans doute provisoire en attendant la fin probable du chômage technique…). Et donc, assis à côté de moi, comme un peu au confessionnal, mon ex-futur ministre « en réserve de la république » (selon ses propres termes), laisse de plus en plus échapper des bouffées de confidences inédites. Aujourd’hui, à l’ordre du jour de ses … confidences : la situation à l’Est de la RDC. Il m’indique à ce sujet un article récent dans un journal déposé sur ses genoux.

… Terminus. Dès qu’il a débarqué de la voiture, au parking de sa résidence, mon patron a laissé choir le journal, sans doute par dépit et par révolte. J’ai ramassé le journal, et voici textuellement ce que j’y ai découvert comme infos :

« … La routine, c’est-à-dire au quotidien, le nombre impressionnant des citoyens égorgés comme des riens, comme des chiens galeux. Et jetés pêle-mêle, couci-couça, dans des fosses communes. La routine ? Les mêmes, toujours les mêmes « présumés massacreurs », à savoir : le même pandémonium sulfureux de guérilleros AFDLR à la petite semaine, et les nouveaux maffiosi des tropiques, en vérité trafiquants des grands chemins des « minerais de sang ». La routine : les mêmes « présumés guerriers indigènes », le corps bardé de fétiches, et champions assermentés de cannibalisme sanguinaire. La routine, c’est-à-dire les forces armées loyalistes impuissantes ; et la MONUSCO-Ponce-Pilate, mais mercenaire à ses heures perdues (« circulez, dit-elle à chaque fois, ‘y a rien à voir ici »). La routine :   les cassandres et les VIP locaux, maestros de la langue de bois et des mises en scène faussement larmoyantes à la télévision. La routine ? Un pays littéralement coupé en deux : d’une part à l’Ouest, une capitale épicurienne (malgré la fréquence record en ce moment des déluges apocalyptiques…), perdue dans le tourbillon des vrais-faux pronostics sur tout et rien, perdue dans la ritournelle des vrais-faux suspenses sur les vraies-fausses douleurs d’enfantement du prochain gouvernement ; capitale perdue aussi dans des vraies – fausses rumeurs d’un couvre-feu et d’un vaccin anti-Covid d’avance … cadavérés !  Mais d’autre part, à l’Est : des bruits de botte  lancinants à peine couverts par les sanglots longs des femmes violées, et par les cris des enfants kwashiorkorés.  La routine ? Les vraies-fausses statistiques sophistiquées des vrais-faux « experts » et des humanitaires à l’affût et à l’appât de la mort (la mort comme alibi de leur contrat) … La routine enfin, c’est-à-dire vent debout à Goma, Rutshuru, Walikale, Beni, Bunia, Butembo, Aru, Bukavu, Fizi, Kamanyola, Minembwe, de la part des jeunes et des femmes mobilisés contre la guerre, contre les fausses dévotions politiques, diplomatiques, prophétiques ; mais jeunes et femmes adeptes de la paix : en vue de l’épiphanie des matins enfin radieux, en vue des ivresses de la liberté enfin conquise ; en vue des arômes, des goûts inspirés des saisons enfin fécondes. Car pour cette génération révoltée, la paix se gagne ! »

… Fin de citation de l’article. Je froisse le journal et le jette avec rage dans la poubelle de la cour ministérielle. Mais avant de prendre congé de mon patron l’ex-ministre, je me ravise, et je récupère du fond de la poubelle ce brûlot de journal.

Pour moi, ce témoignage du journal est une pièce à conviction au présent. C’est un aide-mémoire au futur

Image: 

Des enfants dans un centre pour personnes déplacées, en 2016 à Goma, au Nord Kivu (RDC). Photo © OCHA/Naomi Frerotte

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