semaine 32
Portrait de André Yoka Lye
Confidences du chauffeur du Ministre

Covid-19 : MATCHES DES MARCHES…

Le 31 juillet 2020

Surprise.  A Kinshasa, les semaines passées à l’occasion des séries de marches politiques de protestation, on est allé, pour parler comme les fans du football, de « derby » à « derby », de « classico » à « classico », de « romontado » à « romontado » … Mais matches ou marches, les spectateurs ont eu droit à des scènes à géométries variables : car souvent ce sont les mêmes supporters et fans affublés des tea-shirts différents mais superposables, qui défilaient de marche à marche, selon l’offre et la demande des surenchères changeantes sur le trottoir : aujourd’hui les voilà, les supporters avec des tea-shirts à effigie d’un tel leader ; et demain revoilà les mêmes supporters avec des effigies différentes d’un autre leader… Pourtant la compétition reste acharnée au niveau des états-majors des partis politiques : c’est à qui, entre ces partis politiques, déploiera les foules les plus nombreuses, les plus turbulentes, les plus résistantes aux assauts de la police. Mais aussi les foules les plus inspirées en termes de slogans, qu’ils soient traduits à travers les chansons populaires connues, mais transformées et épicées pour les besoins des revendications… (par exemple, la chanson « indépendance cha cha » devenant « la-décadence cha cha »…) ; ou que ces slogans soient transcrits en grosses lettres-épouvantails sur des banderoles et les pancartes criardes.

Surprise. Mon patron de Ministre avait suivi tout ce charivari avec un intérêt à la fois politique, … stratégique et tactique. C’est pourquoi, en homme de terrain et de défi, il est allé loin, et il m’en a fait part : le Ministre (avec M majuscule) avait décidé de prendre part, en catimini et  incognito, à une des marches de protestation, mais sans étiquette politique… Il m’a demandé de l’accompagner, et de servir à la fois de garde du corps, de vigile et de guide.

Surprise. C’est ainsi que le lundi passé, sous le masque à la mode, de marque ‘’covid-19’’, avec képi, jean’s et pantoufles assortis, sifflet au bec, le Ministre et moi, nous nous sommes infiltrés dans la foule dense de la commune dite « rouge » de la Tsangu. Une foule, hélas, sans gestes-barrières, sans distanciation respectueuse des règles sanitaires en vigueur… Comme si la marche s’était convertie en même temps en un défi fou, suicidaire, contre le CoronaVirus…

Pendant la marche, j’ai cru lire sur le visage du Ministre quelque chose comme de l’émotion et de l’effroi, au milieu de toute cette cohue infernale, avec des cris de colère contre tout : contre le K.O du franc congolais face au dollar, contre les « parle-menteurs » bonimenteurs, contre  la démon-cratie  incantatoire et soporifique, contre l’’IPR’’ (= Impôt Pour Rien),  contre  le   SIDA (= Système Immoral  des  Dépenses  Aventurières), contre la TVA (= Taxe à Valeur  Arbitraire), contre les fausses dévotions d’en-haut-en-haut, contre la potion et la pilule amères  et quotidiennes des gens d’en-bas-en-bas… Quelquefois même, j’avais l’impression que le Ministre, derrière son déguisement, avait été tellement pris au jeu des marcheurs, tellement  pris d’un zèle insolite, que lui aussi donnait de la voix en écho aux cris et aux coups de gueule ambiants !

Surprise. La marche se termina dans la débandade : la police avait chargé à l’aide du gaz lacrymogène, laissant sur le trottoir quelques victimes collatérales. Plus grave : lors de l’arrestation au hasard des meneurs, le Ministre et moi nous nous sommes retrouvés du mauvais côté, entre les filets de la police, puis entre les barreaux de leur cachot…

 

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Ambiance lors d'une manifestation de juillet 2020 à Kinshasa. Photo © OuraganFM

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