semaine 44
Portrait de André Yoka Lye
Confidences du chauffeur du Ministre

Covid-19 : L’or noyé de Kamituga

Le 25 septembre 2020

Nous sommes sous la paillotte dans la résidence ministérielle, nous deux seulement : mon patron le Ministre des Affaires Stratégiques et Tactiques (à prononcer avec respect…) et moi. Encore une fois la province du Kivu à l’est du pays a volé la vedette à la Covid-19. Le Ministre et moi, nous suivons, l’âme en peine, le reportage sur les « naufragés » de Kamituga.  « Naufragés » est le terme employé par mon Ministre ; il explique à ce sujet qu’il y a une vingtaine d’années, il avait vu un film schengenois, avec un titre évocateur : ‘’L’or noyé de Kamituga’’. Kamituga est une ville du sud-Kivu. Une mine d’or presqu’à ciel ouvert. Mais, d’après le reportage, étant donné la rapacité prédatrice des caïmans multinationaux qui ont accaparé les espaces viables, les résidus sous forme de puits souterrains sont réservés aux creuseurs artisanaux.  « Le jour et la nuit, conclut le reportage : entre des sortes de termitières à grande échelle transpercées et traversées de tunnels taillés vaille que vaille au forceps du poignet, et des complexes pharaoniques d’exploitation industrielle à perte de vue. D’une part des forçats comme des taupes déglinguées ; et d’autre part des monstres de machines immenses, blindées, arrogantes dans des concessions sous bonne garde, à l’abri des curieux. Ces concessions ?  En fait, des Etats dans l’Etat. »  Fin de reportage.

Fin de reportage, mais avec des chiffres lugubres des derniers éboulements ; choc plus que la Covid-19 parce que choc d’apocalypse : une cinquantaine de morts et une vingtaine de disparus sous terre. J’observe le Ministre : il est pensif, désemparé, dépassé, impuissant.

Moi aussi pensif, désemparé, dépassé, impuissant. Il me revient un proverbe de mon grand-père : « Miso mikongenga pawuni te ; pawuni lisuma ya liwa » (« Tout ce qui brille n’est pas or ; l’or est le clin d’œil de la mort »).

Mon patron le Ministre a zappé. Nous nous sommes déportés sur une autre chaîne de télé : là-bas, interview d’une femme de mineur de Kamituga. Elle ne sait pas retenir ses sanglots. Elle dit n’avoir pas les nouvelles de son homme depuis deux jours ; ni d’ailleurs celles de toute l’équipe de ses compagnons de taupes infortunées. Les mains levées au ciel, la femme implore en vain. Mais le ciel a déversé et continue à déverser des trombes de déluge. Le ciel a ravagé les galeries souterraines préfabriquées à la pioche, à la hâte. Le ciel a dévoré ou enterré vivantes les taupes humaines. Ne leur a laissé aucune chance. Ne leur a laissé aucune trace.

Pas de trace. Pas de secouriste. Pas de Croix-Rouge. Pas de curé. Pas d’humanitaire. Pas de bourgmestre…  Zoom encore sur l’ex-future-veuve : elle émigre sous la pluie battante pour cacher ses larmes.

… Or, ici, sous la paillotte ministérielle, la nuit est tombée. J’observe de nouveau mon Ministre : il dort à poings fermés, et il ronfle…

Zapping sur la Chaîne 3 : encore et toujours la Covid-19. Zapping enfin sur la Chaîne 4, la plus populaire ici : ici justement, ambiance de délire, avec ivresse de musique, avec déhanchements délurés des filles, avec ragots à gogo des cuiteurs… C’est déjà loin, loin, la Kamituga.

https://congoprofond.net/eboulement-de-kamituga-deja-18-premiers-corps-deformes-retires/

https://www.msn.com/fr-be/actualite/monde/accident-minier-en-rdc-les-creuseurs-premier-maillon-d-un-march%C3%A9-souvent-opaque/ar-BB191zwB

 

Image: 
L’image diffusée sur les réseaux sociaux congolais en signe de deuil à Kamituga.

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