semaine 29
Portrait de Aline Dhavré
Le beau monde

Le beau monde (récit , épisode 4) - La grande vacance

Le 29 mai 2020

Si les secours n’étaient pas venus, les autorités locales quant à elles avaient  disparu. Tous les échevins, le Bourgmestre, les officiers de police… Personne n’avait reparu. Avaient-ils tous succombé, emportés par les eaux ? Peu probable.

On ne pouvait s’empêcher de penser qu’un plan d’évacuation sélectif avait été mis au point pour les protéger. Au nez et à la barbe de la population désemparée, les responsables de l’ordre social, de l’ordre public et de la vie ensemble auraient été exfiltrés. C’était plausible, comme une série d’autres hypothèses qui courraient les rues et les cafés.

Le réseau téléphonique classique mourut dans les premières heures et les antennes de téléphonie mobile furent désactivées par les opérateurs ou le pouvoir. Allez savoir qui menait la danse en ces jours de désordre.
Les agences bancaires étaient fermées et les distributeurs de billets hors service. De toute façon, il n’y aurait bientôt plus rien à acheter.

Dans le quartier, des centaines de personnes manquaient à l’appel, mais on ne publia aucune liste de victimes. On ne savait pas ce qui leur était arrivé, étaient-ils morts, disparus dans le ventre de la ville ? Etaient-ils de l’autre côté du désastre sans pouvoir communiquer ?
Quelques-uns revinrent dans les jours suivants  après avoir trouvé un passage à des kilomètres en amont de la rivière qui divisait maintenant toutes les régions qu’elle traversait. Et elle les traversait toutes. Elle prenait sa source dans le pays des collines en Wallonie, se déployait sur toute la longueur de la Région de Bruxelles et finissait en Flandres au confluent de la Dyle et de l’Escaut. La rivière avait coupé les routes et les chemins de fer, arraché des ponts, brisé les servitudes agricoles. Il fallait connaître le pays pour s’y retrouver dans cette nouvelle géographie en débâcle.

Dans les mosquées, les églises, les synagogues et les temples, on rendit hommage aux victimes inconnues. Chacun espérait pour les siens, n’osait les pleurer encore. Pas comme ça, pas sans savoir.
L’attente durait, la vie continuait, il fallait inventer, se serrer les coudes. Une familiarité nouvelle s’empara de tous, on se préoccupait les uns des autres, l’angoisse de l’avenir s’effaçait devant le besoin de vivre  en attendant.

Sur les radios à transistors, on n’entendait de la musique en continu, des playlists répétitives et décalées. Les premiers jours des bulletins d’information                                                  laconiques donnaient encore l’impression d’une société cohérente, ensuite les gens comprirent que les bulletins diffusés étaient des enregistrements de vieilles actualités qui passaient en boucle comme la musique.

Il avait suffi de quelques jours pour réduire à rien les bienfaits de notre civilisation :  la consommation satisfaite et les institutions , qui étaient les deux mamelles de notre société.

De ce côté-ci du canal, quelques-uns s’organisaient : les écoles avaient rouvert leurs portes. Il manquait des enseignants, des directrices et directeurs. Il manquait aussi des enfants. Des équipes pédagogiques hétéroclites se formèrent, composées d’enseignants, de parents et de retraités de l’éducation proposant leurs services. On pouvait sauver cela au moins : mettre les plus jeunes à l’abri des errances et de l’oisiveté. Les petits restaurants désertés mirent leur cuisine au service des écoles, pour assurer un repas correct aux élèves  chaque midi.
D’autres s’affairaient à résoudre le problème de l’électricité. Les groupes électrogènes feraient long feu, le carburant manquait, les pompes étaient vides. On bricola des éoliennes, ça ne marchait pas trop mal, on trouvait des matériaux de récupérations, on en fabriqua en bois, avec des vieilles palettes et en métal à partir de boîtes de conserve,  pour les alternateurs  de jeunes mécaniciens imaginèrent des solutions. On pouvait au moins s’éclairer et allumer les ordinateurs et les radios. Pour les appareils électroménagers on attendrait des temps meilleurs… L’eau continuait à couler dans le circuit de distribution, mais on était plus trop sûr de la qualité, on la filtrait ou on la faisait bouillir. Les petits génies de la permaculture se passaient les tuyaux pour fabriquer des filtres naturels avec les moyens du bord. Personne ne mourut de soif ni d’intoxication. On avait vu passer sur internet depuis des années une infinité de recettes et de systèmes D novateurs et astucieux, auxquels ne s’intéressaient qu’une frange d’originaux qui aujourd’hui sauvaient le quartier de l’impuissance et de la dépendance. Avec l’électricité la possibilité de se raccorder au reste du monde. Mais les écrans restaient vides, la toile ne répondait plus. La grande bavarde s’était tue.

Gérard, un policier de quartier, se retrouva seul à la tête du commissariat. Une dizaine de collègues s’interrogèrent avec lui sur ce qu’il fallait faire, et commencèrent par nommer Gérard chef de la police locale. On ne se débarrasse pas du jour au lendemain du besoin de hiérarchie et de commandement. Gérard accepta avec bonhomie, il était bien connu et apprécié des citoyens, parlait plusieurs langues dont l’arabe marocain et le lingala. Il privilégia les décisions collectives  et l’auto-organisation des tours de gardes au commissariat. Ils eurent plusieurs demandes d’intervention : deux hommes armés de kalachnikovs arpentaient les rues pour, disaient-ils, prévenir les risques de désordre et de pillages. Ils passaient et repassaient devant les maisons abandonnées par leurs habitants. Les voisins étaient convaincus que ces voyous faisaient du repérage pour de prochains cambriolages. Tout était possible. Gérard emmena cinq policiers. Les jeunes gens se laissèrent interpeller sans résistance et après quelques échanges de paroles acceptèrent de se laisser escorter jusqu’au poste. Gérard exigea tout d’abord qu’ils remettent leurs armes, ils acceptèrent de mauvaise grâce à la condition qu’elles leur soient rendues après l’interrogatoire. Les armes furent laissées en évidence  derrière le bureau du commissaire que Gérard avait investi pour la circonstance et pour marquer son autorité. Kevin et Saïd expliquèrent leurs intentions : comme plus rien ne marche comme avant, des gens mal intentionnés vont certainement se manifester par des vols, des agressions, des bagarres. Il valait mieux prévenir que guérir, pensaient-ils, et signifier aux habitants que quelqu’un veillait sur eux. Ils estimaient que les policiers n’étaient pas assez nombreux pour le maintien de l’ordre et ils envisageaient de lever des milices de citoyens volontaires pour assurer la sécurité de tous. Gérard fut subtil, il les félicita pour leur altruisme, mais remit en cause délicatement  leur analyse. En réalité, il ne s’était encore rien passé de fâcheux, il ne s’était en fait rien passé du tout. Les gens cherchaient des solutions aux mille problèmes que posait leur vie quotidienne et leur envie de maintenir autant que possible la normalité à laquelle ils étaient habitués. Il y avait bien eu quelques disputes, vite éteintes par l’intervention du voisinage, car, au fond, tout le monde savait qu’il ne servait à rien d’appeler la police et de se défausser sur elle en laissant monter la pression et l’agressivité. Gérard, en philosophe, se demandait si le quartier n’était pas en train de faire la preuve que la fonction crée l’organe ou l’inverse : sans police anti-émeutes y aurait-il des émeutes violentes ? Les dernières grandes manifestations sociales qui avaient eu lieu à Bruxelles, calmes et massives, tendaient à prouver que les gens voulaient se faire entendre, plutôt qu’en découdre. Les violences ne furent le fait que de quelques-uns et en dehors des manifs, là où la présence de policiers armés jusqu’aux dents et bardés de protections semblait provoquer la fouleOn pouvait même se demander si cela n’avait pas été suscité pour donner aux médias du grain à moudre et des images exportables dans le monde entier. Des images pour faire peur et décourager les citoyens qui ne connaissaient des manifestations que les reportages de la télévision . Pour que les opinions prennent parti contre les manifestants. Une arme pour retourner la population et effacer le sens des revendications légitimes portées par les syndicats et les opposants aux dérives sociales en cours depuis plusieurs décennies. Mais Gérard n’était pas certain de pouvoir convaincre ses collègues de ces raisonnements, aussi se taisait-il.
Kevin et Saïd furent engagés comme auxiliaires de police. Il était impossible de faire reconnaître officiellement leur participation, de leur signer un contrat et moins encore de les payer. On décida donc qu’ils seraient des stagiaires, des auxiliaires en formation, mais que les collègues ne les laisseraient manquer de rien. Ils endossèrent des uniformes laissés en réserve et leurs armes furent entreposées dans la chambre forte avec les autres armes de services et les munitions.

Puis les policiers virent arriver Laetitia. Ils la connaissaient depuis de longues années. Elle atterrissait au poste à chaque fois qu’une dispute conjugale éclatait . Son mari lorsqu’il était ivre, la menaçait, se montrait agressif et réveillait  toute la famille et les voisins. Les voisins intervenaient parfois et prenaient chez eux les enfants jusqu’au matin, tandis que Laetitia fonçait dans la nuit jusqu’au commissariat. Les policiers connaissaient toute sa garde-robe de nuit, chemises et pyjamas sur lesquels elle avait  jeté en hâte un imper ou un manteau. Elle arrivait au guichet protégé, puis on la faisait passer derrière dans un petit bureau. Là, elle s’asseyait penchée en avant sur sa chaise, serrant son manteau fermé, crispée. Elle déballait dans un débit rapide, haché de soupirs et de respirations rapides, ses reproches et ses terreurs, comme une noyée qui venait d’échapper à la mort et se racontait sans retenue.  Quelqu’un était chargé de lui faire face et de l’écouter d’une oreille distraite, sans dresser de procès-verbal, ni prendre son identité. On la connaissait par cœur. Laetitia se taisait brusquement avec une exclamation rituelle : « ça ne peut pas continuer comme ça ! ». Le préposé lui demandait alors ce qu’elle voulait faire : faire acter une main courante ? Porter plainte ? Se reposer jusqu’au matin, être raccompagnée ? C’est le plus souvent ce qui se passait quand les effectifs le permettaient. Une policière et un policier vérifiaient leur tenue puis, par tous les temps s’engageaient, encadrant Laetitia, dans les rues du quartier endormi. La porte était entrouverte, on trouvait généralement Toni affalé dans la pièce, au mieux dans le sofa ou assis à la table, la tête appuyée dans ses bras et au pire étalé par terre. Quoiqu’il en soit, il dormait. « ça ira ? » interrogeaient les policiers ? Et Laetitia refermait sur eux la porte avec un sourire complice et rassuré qui était sa façon de les remercier.
Mais cette fois Laetitia était tout habillée, elle semblait décidée, combative. Elle avait perdu sa fragilité, son impuissance, sa résignation. « Qu’est-ce qui se passe ? » s’étonna Yasmina qui était de service ce soir-là. Laetitia expliqua qu’elle avait  décidé de quitter Toni. Il y avait une maison vide à deux rues de chez eux, elle était habitée par une femme qu’on n’avait pas revue. Elle avait plusieurs chambres et les enfants étaient ravis. Mais il y avait une condition : que Toni n’y mette pas les pieds. Comment elle se débrouillerait ? Ben, pas de loyer à payer, pas d’électricité, restait plus qu’à faire manger les gosses, elle se débrouillerait. Yasmina essaya de faire valoir le fait que cette maison appartenait bien à quelqu’un, que si tout le monde faisait ça … , qu’il faudrait passer par le juge de paix, à la fois pour l’occupation de la maison et pour le règlement de la situation familiale… Mais Laetitia voulait seulement qu’on empêche Toni de l’approcher. Y avait-il encore un juge de paix en exercice dans la commune ? Le tribunal était-il toujours opérationnel ? Yasmina n’en savait rien.

Un petit groupe de jeunes gens visita une nuit le supermarché, fermé lui aussi. Ils entrèrent par une cour arrière et brisèrent les serrures. Arrivés à l’intérieur, une odeur pestilentielle les fit reculer. Des chambres froides, frigos et congélateurs non alimentés en électricité , se dégageait un parfum de pourriture et de mort.

Le groupe décida d’en aviser le commissariat. David et Magid partirent en délégation, pas très à l’aise. Il faudrait expliquer pourquoi ils étaient entrés par effraction dans le supermarché.
Tout se passa plutôt bien. L’intérêt collectif n’était-il pas de trouver une solution pour évacuer  les denrées putréfiées, et aussi d’évaluer et de trouver un débouché aux produits encore propres à la consommation.
Yasmina, Magid et David partirent pour surveiller les lieux en attendant qu’une décision soit prise et  que les moyens logistiques se mettent en place.

Gérard et ses collègues convoquèrent une espèce de conseil des sages : des vendeurs et vendeuses du supermarché qui connaissaient bien les lieux et les marchandises, un ingénieur, un biologiste et des médecins de la Maison médicale pour les questions de risques sanitaires.

La solution fut rapidement trouvée : il fallait improviser un incinérateur sur le parking réservé aux livraisons, à l’arrière du bâtiment. On recruta discrètement des volontaires, qu’on équipa tant bien que mal de tenues de protection improvisées à partir de housses à vêtements, de sac en plastique résistant et de gants de caoutchouc.
Le voisinage éberlué vit défiler dans les rues une escouade de cosmonautes de carnaval . Puis, pendant une semaine on eut l’impression que le quartier était plongé dans un interminable dimanche de barbecue, plus ou moins nauséabond.

Quand les épiceries, les boucheries et les boulangeries seraient vides et les stocks épuisés, qu’allait-on faire ? Les plus optimistes pensaient que cela n’arriverait pas, qu’on pouvait comprendre la désorganisation momentanée provoquée par la catastrophe, mais que cela ne durerait pas. Tout rentrerait bientôt dans l’ordre. Notre société avait tous les moyens de parer à ces circonstances.

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