semaine 22
Portrait de Aline Dhavré
Le beau monde

le beau monde (récit , épisode 2)

Le 14 mai 2020

Il ne fallait pas être grand clerc, ni même bon chrétien pour savoir que ces événements annonçaient un désastre.

Mais, les mieux informés rejetaient tout cela d’un revers de manche. Les gens auront vu un faucon pèlerin, et d’ailleurs, Saint Michel était un chef d’armée, pas un trompettiste ! Et ils se gaussaient de l’ignorance de la populace. Mais cela n’empêcha pas ce drôle d’oiseau de poursuivre son vol furtif chaque nuit sur la ville.

Ça rappelait l’affaire du Mannekenpis. Les choses avaient commencé suite aux restrictions d’eau. Les normes européennes mises en place étaient draconniennes. En cause : la pollution des nappes phréatiques, les sécheresses sporadiques, ou locales et le désordre des eaux de ruissellement.

Les particuliers n’avaient plus accès à l’eau potable qu’un nombre d’heures limitées par jour. Les fontaines publiques furent taries, sans exception. En conséquence, le Manneken ne pissait plus, ce qui lui ôtait son charme et l’intérêt des touristes.

Un ingénieux ingénieur suggéra d’installer un système en circuit fermé. De sorte que le Ketje pissa encore tout un automne, un hiver et un printemps. Mais en été, l’évaporation transforma la sainte chaude pisse en une vase immonde où grouillaient les larves d’insectes divers. On craignit le paludisme et la chikungunya dont les germes transportés dans les soutes des avions ou sous les semelles des voyageurs avaient fini par atteindre l’hémisphère nord et à s’y acclimater. Il fallait débarrasser Bruxelles de ce risque, ce que l’on fit en condamnant à nouveau la fontaine.
Léo écoutait toutes ces histoires en buvant une bière à « La Lunette ». Ce café où l’on servait la moussante dans une large coupe à haut pied et bord bas et dont la capacité valait cinq coupes à champagne.


Manifestation du CNAPD pour le désarmement et la paix en décembre 1979 à Bruxelles. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

La manifestation aurait lieu le lendemain. Elle emprunterait les boulevards de l’axe midi-nord, pour aboutir dans le quartier des affaires et se disperser sous les portes du Parlement flamand.

Léo se souvenait de toutes les manifestations auxquelles il avait participé. Les marches contre les bombes nucléaires, quand il était encore gamin, les marches pendant les grèves de 1960 où il avait eu peur, les marches contre l’énergie nucléaire, contre l’achat d’avions de combat pour un budget de trente milliards où l’on avait vu des enfants défiler avec des calicots multicolores où ils avaient peint leur slogan « 30 milliards pour des vélos », les manifs ponctuées d’échauffourées, contre Pinochet, pour la révolution portugaise, les marches pour la paix, pour la Démocratie, après une élection qui avait vu la montée brutale des scores des partis d’extrême-droite, les manifestations des sidérurgistes, celle des enseignants, la Marche Blanche, la plus étrange et énigmatique, celle qui ne finissait jamais dans sa tête, qui semblait se poursuivre en chacun, poignante et lancinante. Léo ne voyait plus les images de ses souvenirs. Il entendait les trépidations des pas innombrables des marcheurs. Comme si ces actes symboliques faisaient avancer le monde. Il entendait et ressentait l’énorme vibration comme venant d’en haut. Comme si les marcheurs tambourinaient leur scansion frénétique au-dessus lui. Et l’impression était si forte qu’il leva la tête.

Mouloud entra avec sa dégaine de faux loup de mer, son t-shirt à rayures, son jean et ses baskets fatiguées, soi-disant qu’il travaillait au port. Il s’affala sur la chaise face à Léo.

- Oh grand-père, tu rêves ?

- Mhm… salut Mouloud

- J’te raconte… l’eau du canal, elle monte encore. Bientôt les péniches passeront plus sous les ponts.

A la sortie des bureaux. Quand le monde traînait en ville pour des rendez-vous privés ou le dernier shopping avant les fermetures, un bruit sourd monta dans la ville. Imperceptible tout d’abord , puis de plus en plus distinct et puissant. Il s’accompagna de vibrations ressenties depuis le sol qui se répandirent en ondoyant vers les bâtiments. L’oscillation des plus hautes tours devint visible à l’œil nu.

Léo, comme tous les autres resta figé dans son geste, le coude levé. Son verre de bière n’atteint jamais sa bouche assoiffée. Une femme hurla, appelant son enfant qui courait devant elle. Les véhicules légers cahotèrent, s’embardèrent et plusieurs finirent leur course sur les trottoirs encombrés. Après cet instant interminable, la panique s’empara de la foule. Où que l’on soit, chacun se mit à courir, à dévaler les escaliers roulants depuis les étages des grands magasins et des galeries commerçantes, à remonter quatre à quatre des bouches de métro. Courir où ? Aller où ? Fuir, échapper au bruit infâme qui tordait les oreilles et empêchait de réfléchir.

Les boulevards du centre s’effondraient par endroits, les immeubles serrés les uns contre les autres tremblaient sans s’écrouler. On vit cependant s’envoler quelques pignons et quelques cheminées qui atterrirent sur la chaussée ou les jardins. Les feux de circulations cessèrent brutalement de fonctionner créant des embouteillages immédiats inextricables à tous les carrefours. On entendait au loin des sirènes de pompiers, de la police et des véhicules de secours. Loin, très loin. Il leur fut impossible d’approcher. Un geyser d’eaux usées jaillit au milieu de la place de Brouckère, tandis que l’eau montait sur les boulevards du centre depuis la Grande Ecluse bousculant passants et voitures, tandis qu’au-dessus, la Tour des Pensions oscillait à se rompre.

La Senne arrivait furieuse, fantastique, lourde de ses eaux retenues si longtemps. Elle empruntait le lit artificiel où on l’avait forcée depuis cent cinquante ans. Elle cascadait avec la puissance échevelée d’un troupeau de mammouths laineux répandu sur la ville.

Image: 

La senne au niveau de la rampe du Lion ou Pont Albert à la limite de Bruxelles-ville et Schaerbeek. Photo bruxelles environnement.brussels

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