semaine 08

Un multilatéralisme à réinventer

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 24 janvier 2020

Le fonctionnement de l’ONU. Photo © Wikipedia

Les Etats-Unis principalement mais aussi d’autre grandes puissances récusent les vertus du multilatéralisme dans les relations internationales. Et pourtant, les appels à une meilleure coopération entre les peuples se multiplient.  

 L’actuel Forum de Davos où sont rassemblés les représentants des plus grands puissances économiques, étatiques et privées, entendra-t-il la recommandation du Fonds Monétaire International qui appelle à un renforcement de la coopération multilatérale, en particulier dans les domaines du commerce, de la cyber sécurité et de la lutte contre le changement climatique ? De plus, le FMI qui s’effraie de cette période de troubles croissants, appelle les pays à renforcer l'intégration, à veiller à ce que des filets de sécurité protègent les personnes vulnérables et à utiliser les structures de gouvernance pour renforcer la cohésion sociale.

Le président étatsunien Donald Trump, présent à Davos, a balayé avec mépris les avertissements de ce qu’il appelle les « prophètes du malheur » climatique. Tandis que la jeune égérie des révoltés climatiques, Greta Thunberg, répète que « notre maison est toujours en feu et vous soufflez sur les flammes ». Et d’exiger que tous abandonnent immédiatement toute extraction et utilisation de combustibles fossiles. Greta Thunberg profite intelligemment d’un forum abondamment couvert par tous les médias du monde. Par contre, ce faisant, elle conforte l’idée que la vraie puissance mondiale est bien entre les mains des plus riches et plus puissants prédateurs de la planète et ne réside plus dans les instances multilatérales les plus importantes jamais établies dans l’histoire de l’humanité : les organisations des Nations Unies, censées établir la paix et la prospérité de nos civilisations par le biais du dialogue entre les peuples, entre les Etats, par une délégation d’une partie de la souveraineté des Etats vers une gouvernance mondiale protégeant le bien commun indispensable à la survie de tous.

La mort de l’OMC ?

Il est vrai que la mondialisation a d’abord été celle du commerce (soutenue par les armes…) et que l’idéal multilatéral a été réduit à la soumission aux intérêts de puissantes multinationales. La Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce se sont transformées en outils de cette mondialisation néolibérale prédatrice.

Dès la création de l’OMC, en 1995, les Etats-Unis récusaient l’Organe de règlement des différends (ORD) comme instance supranationale. Sauf lorsque Washington l’utilisait pour obtenir gain de cause. Ainsi, les Etats-Unis ont fait condamner l’Union européenne pour des aides illégales accordées à Airbus au détriment de Boeing. Du coup, l’U.E. accuse les Etats-Unis d’aides financières illégales à Boeing, pénalisant ainsi Airbus. Et voilà les Etats-Unis traînés eux-aussi devant cet organe de règlement des différends. Réaction de Donald Trump : il refuse de permettre la nomination des « juges » en instance d’appel, paralysant ainsi toute la procédure.

Pendant ce temps, Trump a lancé sa guerre commerciale avec la Chine, menée à coups de sanctions unilatérales. Il multiplie les entorses aux règles internationales. Les Etats-Unis ne cessent de contester la supranationalité de l’OMC, alors qu’ils cherchent à imposer leurs règles au reste du monde grâce à l’extraterritorialité du droit américain.

Bref, le nouveau désordre mondial est celui du commerce mondial et la guerre pour l’accaparement des richesses minières et les combustibles fossiles. On voit mal les Nations Unies être capables de gérer le combat des géants que sont la Chine, la Russie, l’Inde, les Etats-Unis et l’Union Européenne.

Victime collatérale de ces guerres de géants : la démocratie.

Nombreux sont ceux qui appellent à une réforme du système Nations Unies et principalement du Conseil de sécurité, bloqué par les anciens vainqueurs de la seconde guerre mondiale, qui défendent avant tout leurs intérêts nationaux et pas l’intérêt commun.

Une société mondiale interétatique ?

Ainsi, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau plaide pour une société mondiale comme société interétatique et non comme « communauté internationale ». Elle souhaite la construction d’un droit commun international, « la meilleure protection ne peut venir que d’un droit international renforcé ayant autorité sur les souverainetés ».

Elle discute de la soi-disant souveraineté des Etats au temps de la globalisation néolibérale et de la déstructuration de certaines sociétés : « La montée des trafics (d’armes, de drogue, de migrants), les conflits interethniques, le djihadisme et enfin, les interventions des grandes puissances menées dans une incompréhension stupéfiante des réalités locales, tous ces facteurs ont abouti à la déstructuration profonde de certaines sociétés »,

Elle explique l’échec de l’ONU et souligne que « le principe de l’interdiction du recours à la force posé par l’article 2 de la Charte des Nations Unies » est violé sans cesse.

Elle parle du droit et de contradictions sociales, « Pour être socialement accepté, tout texte de droit doit correspondre au dépassement des contradictions sociales, mais ces contradictions doivent être actuelles, vivantes, et non des contradictions anciennes et mortes ».

Elle évoque la délégation de la guerre à des sociétés privées de sécurité, ainsi que l’usage des armes nucléaires, « La quatrième Convention de Genève vise la protection des civils, elle interdit les moyens de la guerre touchant les populations civiles de manière indiscriminée ». Or, tout cela est bafoué.

Elle analyse la violence comme question politique, les conceptions purement procédurales de la démocratie, le combat pour la démocratie incluant la résistance au capitalisme, la diversité du social et le tissage de liens politiques au-delà des frontières nationales. Elle voit les normes de droit international comme « normes protectrices des sociétés locales et non libératrices pour les investisseurs ». Selon elle, il faut « rendre la justice obligatoire », résister « à l’échelle où se déploient les problèmes », et de constater que la liberté déborde « toujours la règle qui prétend la garantir ». Et toujours cet impératif central : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

En quelque sorte, Mme Chemillier-Gendreau nous propose une nouvelle utopie : la société mondiale.

L’esprit d’Henri la Fontaine rayonne toujours

Une vision qui rejoint celle d’Henri La Fontaine, ce Belge remarquable qui a obtenu le Prix Nobel de la Paix en 1913 et dont les travaux visaient à l’établissement d’une gouvernance mondiale. Il préfigurait la Société des Nations et ensuite les Nations Unies. L’importance de cette pensée novatrice est remise à l’honneur grâce à la Fondation Henri La Fontaine qui, avec le Centre d’Action Laïque et le Centre de droit international de l’ULB, a organisé un cycle de trois demi-journées d’études sur le thème « D'Henri La Fontaine à Donald Trump : le multilatéralisme, de l’idée à la crise ? ».

Nous avons déjà fait état sur ce site des deux premières étapes de ce cycle.

Ce 22 janvier 2020, le thème « La crise du multilatéralisme et comment en sortir » a été décliné par plusieurs conférenciers dont le juriste français, Guillaume Devin, spécialistes des organisations internationales. Il met en avant à quel point « le multilatéralisme est une réponse systémique à des problèmes de plus en plus enchevêtrés avec des acteurs et des secteurs différents. » Il s’agit de « réponses fonctionnelles utiles aux Etats » : que l’on pense aux routes aériennes, aux espaces maritimes, à toutes les protections en cas de perturbations internationales. Aucun Etat ne peut faire cela seul. La coopération internationale est donc complémentaire aux intérêts nationaux. Elle procure des profits politiques, normatifs, financiers et surtout un profit de légitimité : cela permet à des Etats de justifier leur conduite vis-à-vis des autres. Et de citer en exemple, en cas de guerre, sont prévus des contrôles de l’usage de certaines armes interdites.

Pour Guillaume Devin, le multilatéralisme est l’avenir des relations internationales mais cela dépend d’une vision du monde, à la fois sociale et libérale. Exemple : que fera-t-on de l’Arctique aux si riches ressources? Un bien commun ou une copropriété ?

« Et puis, que serait le monde sans les Nations Unies, sans l’OMC ? Voyons ce qui est positif », sourit M. Devin. Ainsi, les opérations de paix des NU, que l’on présente souvent négativement, ne sont pas si mauvaises que cela et coûtent moins cher que les guerres menées par des Etats. Les Etats-Unis ont dépensé 40 milliards de dollars par an depuis 2001 en Afghanistan. Une opération de paix coûte 6 milliards de dollars par an. « Il nous faut revenir aux fondamentaux du multilatéralisme », dit-il. A savoir des N.U. réformées, avec une assemblée générale revitalisée et un Conseil de sécurité efficace. « Et pourquoi ne pas investir le Conseil économique et social (ECOSOC) des N.U. afin de créer une bonne gouvernance économique et sociale ? Ce serait bien plus légitime que la multiplication des sommets, forums et autres G7 ou G20 » …

Les outils sont là, il faut les utiliser et leur donner plus de force. C’est aussi ce qu’avance Bernard Felz, biologiste et philosophe belge qui considère que « l’UNESCO est un beau lieu de projet multilatéral de défense des cultures », que la FAO (Food and Agriculture Organization des Nations Unies) travaille elle aussi sur une gestion multilatérale des problème d’agriculture et d’environnement, « car les problèmes bioclimatiques, la gestion des ressources en eau, etc., dépassent les cadres étatiques et doivent être gérés de manière universelle ». C’est ce que nous a appris le GIEC. « Le multilatéralisme repose sur une utopie : quel monde voulons-nous bâtir ? », interroge-t-il. Ce sera possible à la lumière d’une modernité critique et plurielle. « Nous devons faire confiance à la raison tout en étant conscients de la finitude de la raison car la science ne dit pas tout du vrai. » De plus, il nous faut éviter une homogénéisation des valeurs de l’humanité. Les droits humains et le concept de « vie bonne » sont à la fois universels et présentent des spécificités culturelles à respecter.

Pacifiste dans l’âme, Henri La Fontaine aurait été intéressé par l’exposé de Christophe Wasinski, professeur en sciences politiques à l’ULB qui retraça l’évolution des armements dans le monde et du contrôle multilatéral qui s’est progressivement instauré. Ces mécanismes étant bloqués actuellement, les ONG se sont, elles aussi, organisées en réseaux et font pression sur les Etats et sur les organisations internationales afin de faire appliquer les traités ou de faire aboutir le traité sur les interdictions des armes nucléaires. Ces ONG alertent l’opinion sur le danger des robots tueurs, un des derniers avatars des armes aux formidables capacités de destruction.

Notre objectif commun n’est donc plus seulement le maintien de la paix, ainsi que le voulait Henri La Fontaine, mais la construction d’un avenir et d’un destin commun pour notre humanité, explique Henri Bartholomeeusen, président du Centre d’Action laïque. Si nous sommes le produit d’une communauté, c’est parce que nous pouvons nous émanciper par la liberté de pensée. La communauté est une richesse car elle provoque le choc des idées grâce à la diversité ; une liberté garantie par l’Etat. C’est cela la laïcité qui devient notre universalisme commun. Le supranationalisme et le droit international sont notre rempart contre les bombes, les discours conservateurs et liberticides, conclut Henri Bartholomeeusen.

Le mot de la fin est revenu à Eric David, président du Centre de droit international de l’ULB : « même instrumentalisé, le droit international existe. Il faut l’utiliser. » Et d’évoquer ce qui fonctionne dans le monde entier comme l’union postale universelle, les chemins de fer, l’OMS pour la santé, des milliers d’ONG dans tous les secteurs imaginables. « Il y aurait 40.300 associations internationales actives ». « Le multilatéralisme fonctionne grâce à l’enseignement et la raison, la coopération et la solidarité. »

 

https://fr.weforum.org/agenda/2020/01/voici-la-derniere-prise-de-position-du-fmi-sur-leconomie-en-2020/

Monique Chemillier-Gendreau. « Régression de la démocratie et déchaînement de la violence ». Paris. Ed. Textuel. Coll. Conversations pour demain. 2019.

Déjà publié sur ce site :

 

 

 

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