semaine 14

Un journalisme collaboratif, constructif…

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 27 février 2020

Visitez le site et découvrez la variété des réalisations financées par le Fonds pour le Journalisme.

La semaine passée, je vous racontais le dixième anniversaire du Conseil de déontologie journalistique en Belgique francophone. Il y a dix ans, était aussi constitué le Fonds pour le Journalisme, une aide au journalisme d’investigation et au reportage, financée elle aussi par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

235 projets en dix ans, soit des dizaines de journalistes de la presse écrite, audiovisuelle, numérique, la plupart jeunes, indépendants donc désargentés, ont ainsi bénéficié de suffisamment d’argent pour réaliser des enquêtes au long cours, des reportages difficiles sur des sujets intéressant notre public francophone. Un travail tellement bien fait que nombre de ces travaux ont reçu des prix reconnaissant leur qualité. https://fondspourlejournalisme.be/vitrine/

Pour célébrer l’anniversaire du Fonds, nous avons invité ces jeunes et moins jeunes à exprimer leurs visions de leur métier dans dix ans. Découvrez-les ici :  

https://www.youtube.com/playlist?list=PLxK24tFqUeEYpgGM1B0RLw8eatDUPv69B

L’atout numérique

Nos conclusions : le journalisme dans dix ans sera encore meilleur que l’ancien. Car le numérique est passé par là et ces technologies de l’information et de la communication offrent de fantastiques possibilités de transmissions rapides, visuelles, souples, des informations glanées et traitées par les journalistes.

Le numérique a d’abord modifié nos relations avec nos publics. A présent, nous avons des contacts rapides, quasi permanents avec l’audience, avec le lectorat par le biais des réseaux sociaux, des plates-formes internet des médias, des sites web de journalistes « pure players », collaboratifs, collectifs et autres. Mais nous ne connaissons pas ce public et celui-ci ne nous connaît plus. Il n’y a plus la proximité d’antan. Bientôt, nos publics risquent de ne plus faire la différence entre des informations transmises par des journalistes en chair et en os et des intelligences artificielles qui deviennent parfois plus performantes que nous… Mais tellement plus conventionnelles !

Heureusement, il y a l’opération Journalistes en Classe qui permet aux enfants et aux jeunes de nous rencontrer en vrai et pas virtuellement !

Du collaboratif, du constructif

Le journaliste - polyvalent dans l’emploi des techniques actuelles de communication - est aussi plus à l’écoute des informations venant des sources non traditionnelles d’information : les lanceurs d’alerte, les informateurs citoyens, les lecteurs et auditeurs qui souhaitent collaborer à l’information de tous par des échanges avec les journalistes avant, pendant et après la diffusion d’informations.

Le journalisme actuel et du futur est aussi plus « constructif » car le public attend des perspectives, des solutions afin de se faire une idée plus juste du monde et de la société dans sa complexité. Ce public souhaite aussi participer et contribuer aux innovations des mouvements sociaux et citoyens.

La tyrannie de la vitesse

Il y a quarante ans, nous étions à l’écoute de la vie associative, nous faisions du journalisme de terrain avec un carnet de notes, un Bic, un appareil photo ou une caméra. Nous avions le temps d‘approfondir un sujet, d’en tirer des analyses, de réaliser des reportages de longue durée.  Puis on a relégué les journalistes dans les rédactions, scotchés à leurs ordinateurs afin qu’ils transmettent les informations servies toutes faites par les agences de presse et les journalistes indépendants, collaborateurs précieux des rédactions, souvent sous-payés. Avec le web, la transmission des informations est devenue de plus en plus rapide. Trop pour l’exigence fondamentale de vérification des infos, trop pour permettre à des journalistes d’approfondir leur propre connaissance des sujets, de se spécialiser. Ils sont priés d’être polyvalents dans la transmission, d’être rapides et infaillibles ! Pari impossible et système qui n’a conduit qu’à une perte de crédibilité du journalisme et de nombreux burn out dans la profession.

Journalisme de qualité, d’investigation

Le public est devenu méfiant. La technique du scoop puis du buzz a fait long feu. L’indice de confiance du public vis-à-vis de la presse est au plus bas. On en revient donc aux fondamentaux : le journalisme dit « de qualité », celui qui donne confiance, qui répond aux interrogations du public, qui privilégie l’analyse, qui se conforme à sa déontologie.

Et voici que triomphe le journalisme dit « d’investigation », avec en vedette le « data journalisme », une technique qui permet d’analyser des données considérables avec les outils numériques les plus performants. Cela nécessite un journalisme « collectif », dépassant les salles de rédaction individuelles et même les frontières, afin d’établir des réseaux internationaux d’investigation sur des affaires d’ampleur comme Wikileaks, les Panama papers et autres Football leaks.

Le journalisme d’enquête permettait de pointer les dérives de nos systèmes démocratiques en matière de comportements politiques délictueux, d’infractions économiques et financières nationales voire internationales. A présent, grâce aux outils performants du numérique, nous pouvons dénoncer les failles béantes du système néolibéral mondialisé inégalitaire et profondément antisocial, vénal et prédateur. Nous pouvons répercuter avec plus de force encore les informations les plus complexes, les plus accusatrices des mauvais fonctionnements de nos entreprises, de notre système bancaire et financier, de ceux qui, parmi nos représentants politiques, sont incapables ou corrompus. Mais nous nous adressons à des pouvoirs publics affaiblis, à du personnel politique national ou supra national souvent aveuglé par les lobbies de tous genres qui bénéficient de moyens incommensurables par rapport à ceux des journalistes.

Comment se payer cela ?

Car c’est bien là le point faible du monde de la presse : le manque de moyens malgré des aides publiques essentielles mais qui restent bien faibles cependant. Les rédactions s’épuisent dans la concurrence, les indépendants sont sous-payés la plupart du temps. Ceux qui deviennent leurs propres éditeurs, les journalistes entrepreneurs, souvent très créatifs, dépensent une quantité d’énergie importante à simplement trouver des sources de financement. Parmi celles-ci, le Fonds pour le Journalisme est une bouée de sauvetage pour de nombreux projets, de grande qualité, le nombre de prix récoltés par ces journalistes le démontre.

Que sera le journalisme dans 10 ans ? Cela dépendra surtout du modèle économique à élaborer afin que cette créativité dans la communication, cette exigence d’enquête, de vérification, d’analyse par des journalistes - disposant de temps suffisant pour cela -, permettent d’informer au mieux la population. Les outils pédagogiques et de communication les plus performants servent surtout le talent essentiel des journalistes : raconter le réel avec humanité, avec rigueur, avec style.

Ce journalisme, particulièrement en ces temps de crise mondiale, assume ainsi sa responsabilité sociétale. Il est un service aux citoyens, un moyen d’éducation permanente, un outil de culture, un instrument de formation politique (au sens de gestion de la cité, pour le bien commun). C’est cela le journalisme : pas un simple transfert d’informations par les technologies les plus diverses mais une manière de lire le monde et de dialoguer avec tout le monde. En ce sens, il est et reste un outil essentiel de la démocratie.

https://fondspourlejournalisme.be/wp-content/uploads/2019/12/220DossierWeb.pdf

 Forbidden stories et le projet Green Blood

Voici un exemple de journalisme collaboratif moderne, courageux, essentiel : le projet Green Blood de Forbidden stories.

« Sur tous les continents, les journalistes connaissent des difficultés en enquêtant sur les questions environnementales. Depuis 2009, au moins 13 journalistes ont été tués après avoir travaillé sur des sujets liés à l’environnement, selon le Committee to Protect Journalists. Le total pourrait même atteindre 29 cas, CPJ enquête toujours sur 16 autres décès.

« Certains journalistes ont été forcés de fermer leur journal. Beaucoup, constamment menacés, ne peuvent tout simplement plus travailler. Un secteur est particulièrement dangereux pour les journalistes : l’industrie minière. Avec le projet Green Blood, 40 journalistes locaux et internationaux ont décidé de poursuivre le travail de journalistes menacés et d’enquêter sur l’une des industries les plus opaques et les plus destructrices dans le monde.

« Grâce à cette collaboration unique publiée par trente médias partenaires, nous avons enquêté sur plusieurs géants du secteur minier. Des multinationales qui exploitent des ressources extrêmement prisées : l’or, le nickel ou le sable. Pendant huit mois, nous avons rassemblé des documents, recueilli des témoignages et effectué des prélèvements scientifiques, qui révèlent de nombreuses atteintes environnementales et cas de violations des droits humains. Nous avons partagé nos compétences et nos connaissances pour remonter les chaînes d’approvisionnement depuis la mine jusqu’à nos produits du quotidien.

« En publiant le projet Green Blood dans le monde entier au même moment, nous envoyons une fois de plus un signal fort aux ennemis de la liberté de la presse: “Vous avez arrêté le messager, mais vous n’arrêterez pas le message.” »

https://forbiddenstories.org/fr/case/green-blood/

 

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