semaine 33

Tunisie : la quête d’une économie sociale et solidaire

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 12 septembre 2016

Jeux d'eau dans la médina de Tunis. Photo © G.Lefèvre

C’est à Sidi Bouzid, petite ville agricole et pauvre de Tunisie, que tout a commencé : la révolte d’une population contre les injustices, la corruption, les inégalités. Six ans après, des syndicalistes cherchent des alternatives économiques.

 Le 17 décembre 2010, un jeune marchand de quatre-saisons s’immole par le feu en face des bâtiments des institutions publiques où il réclamait vainement justice. Seul soutien pour sa famille nombreuse, les policiers et fonctionnaires lui confisquaient sa charrette et sa balance au prétexte qu’il n’avait pas d’autorisation, et l’obligeaient à verser des pots-de-vin pour malgré tout continuer à vendre ses fruits et légumes. Jusqu’à la dernière confiscation et ses ultimes tentatives d’obtenir justice. Désespéré, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat. Il décède deux semaines après, boutant le feu à la révolution qui allait emporter le régime corrompu du président Ben Ali et qui embrasa d’autres pays arabes.

Six ans après, que se passe-t-il à Sidi Bouzid et dans les autres régions pauvres de la Tunisie? Quasi rien n’a été fait par les nouveaux gouvernements successifs en Tunisie, trop occupés à restaurer un fonctionnement moderne et démocratique du pays.  Faute de moyens, d’investissements économiques et d’impulsions politiques, les pouvoirs locaux ne peuvent répondre aux demandes de la masse des jeunes et moins jeunes en recherche désespérée de travail. Les administrations sont paralysées par les modes de gestion d’antan. Pourtant, des alternatives se créent : coopératives agricoles, artisanales et autres initiatives entrepreneuriales apparaissent et tentent de survivre dans un  contexte aggravé par la crise économique et les injustices du développement économique et social du pays.

Un représentant d‘une coopérative agricole de Sidi Bouzid explique : chez nous, il y a l’eau de la nappe phréatique mais les gens ont soif ! Les écoles sont fermées. Beaucoup de femmes ne peuvent se marier : les jeunes hommes ne trouvent pas d’emploi. L’Etat est totalement déficient, accuse-t-il. Pas d’infrastructures convenables, pas d’aides financières, mauvais environnement de travail. Et pourtant, la coopérative se débrouille et a réussi à créer un circuit de vente directe de ses fruits et légumes, jusqu’à Tunis. Mais la survie n’est pas assurée.

Une jeune femme, toujours à Sidi Bouzid, se plaint du manque de collaboration des diverses associations locales sur la culture, l’environnement, le développement. Il n’y a pas de textes juridiques adaptés pour développer une économie sociale et solidaire, on manque d’experts pour soutenir les nouvelles initiatives, les femmes et les jeunes sont au chômage alors qu’il y a une pépinière d’associations possibles mais elles sont bloquées au point de vue juridique, les méthodes de travail ne sont pas adaptées et les financements de projets ne sont pas diversifiés.

Cependant, une coopérative a obtenu un  financement local pour la plantation d’oliviers. Elle demande une formation à la gestion du projet.

A Gabès, les sols sont pollués à cause d’une zone industrielle importante et des agriculteurs veulent pouvoir disposer de champs non pollués pour y planter des palmiers. Pour cela, ils cherchent un financement qu’ils ne trouvent pas.

Dans la banlieue de Tunis, une femme questionne : comment créer un réseau de promotion de la culture, comment développer au niveau régional et local ? Pour cela, il faut que les associations se regroupent et pourquoi pas échanger sur les pratiques et problèmes dans une maison des associations ? Là aussi, il faudrait un financement local.

Une autre femme, de Bizerte, explique l’échec d’une coopérative de poterie artisanale par les femmes les plus démunies : pas de système commercial adapté, difficulté de labelliser les produits, incompréhension du système coopératif par ces femmes de la campagne.  

D’autres témoignages évoquent des problèmes de stockage de lait de vache et la possibilité de le transformer en fromages, ou encore des oasis polluées et le manque d’eau, et donc, comment se former  pour étudier les procédures administratives et dialoguer avec les pouvoirs locaux, etc.

Une troisième voie : le partenariat

Bref, de nombreux Tunisiens se battent pour créer des alternatives économiques et sociales. Déjà, plus de 50 % de l’économie est informelle. Comment l’intégrer dans un système plus formel où le rôle de l’Etat serait celui d’un stratège qui mise, avec le privé, sur le développement de ce tiers-secteur que l’on appelle aussi l’économie sociale et solidaire ?

C’était l’objet de l’université d’été organisée par l’Association Mohamed Ali de la Culture Ouvrière (ACMACO) qui a lancé voici un an son projet RETICEL de renforcement du tiers secteur local.

Petit bilan de RETICEL : la création de plates-formes du tiers secteur dans les régions de Tunis, Gabès et Sidi Bouzid avec un site web ; réalisations d’études sur les potentialités socio-économiques et sociales dans ces trois régions ; formation sur l’insertion professionnelle des jeunes, l’entrepreneuriat social, l’économie sociale et solidaire, le renforcement des capacités des associations et des syndicats dans le développement local et régional ; passation des accords de partenariat avec les autorités locales et les partenaires internationaux pour le soutien du projet RETICEL.

Le maître mot de ce modèle de développement est celui de partenariat : la population est partie prenante dans la gestion des responsabilités et du maintien de la qualité des services. Les syndicalistes d’ACMACO plaident donc pour « un nouveau modèle de développement inclusif, social, solidaire, durable, performant et respectueux des principes de la bonne gouvernance et qui place l’Homme et ses besoins au centre de toutes les préoccupations ».

Ce pourquoi de nombreux Européens se battent aussi : l’économie sociale et solidaire est porteuse de nombreux espoirs (en moyenne 6% des emplois en Europe) à côté du développement plus traditionnel des (très) petites et moyennes entreprises. Des syndicats apportent leur aide à l’ACMACO : la CSC pour la Belgique, l’Institut d’étude sur l’économie solidaire à Barcelone, et l’Union Barçalones de CCOO. 

Des initiatives très nombreuses, anciennes déjà, servent d’exemple pour les Tunisiens, pour les Marocains aussi qui ont déjà adapté leur législation et leur politique de développement local afin d’y intégrer ce type d’économie. Dans divers pays européens, on peut trouver des modèles, des analyses, des expériences qui témoignent de ce que les populations ont inventé. Elles veulent suivre autre chose que le modèle industriel et de production néolibéral dont la faillite est douloureusement illustrée chez nous par la fermeture de Caterpillar à Gosselies.  Un modèle que, malheureusement, trop de gouvernements et la Commission européenne veulent encore imposer aux Européens.

C’est ensemble que la lutte pour une autre économie, sociale, solidaire, durable, se poursuit.

  • Du 21 au 23 septembre, se tiendra le 31ème Congrès international du CIRIEC, Centre International de Recherches et d’Information sur l’Economie Publique, Sociale et Coopérative, situé à l’ULG. Le congrès se tiendra à Reims, sur le thème : « Les politiques publiques face aux enjeux sociaux et démocratiques de la mondialisation. Quels projets pour l'économie publique, sociale et coopérative ? » http://www.ciriec.ulg.ac.be/qui-sommes-nous/

 

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