semaine 32

Tu es belle comme ça !

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 22 mai 2020

Le maquillage tribal « modernisé » est devenu une belle mode africaine. Photo © mediacongo.net

Ah le merveilleux paradoxe des désirs des unes et des autres : les peaux claires veulent bronzer et les peaux foncées veulent s’éclaircir le teint pour ressembler aux blanches. L’histoire sociale nous conditionne en profondeur. Tentative d’éclaircissement !

Cette réflexion débute par un message envoyé sur entreleslignes.be par un groupe de personnes qui souhaitent secouer quelque peu nos mauvaises habitudes et nos préjugés ainsi que notre indifférence. La chaîne YouTube « would you react » (1) dénonce nos lâchetés quotidiennes et entend nous ouvrir les yeux, comme le font ou devraient le faire des journalistes. Ils ne sont pas censeurs, ni profs, ni journalistes, ni juges. Ils veulent dialoguer avec ceux qui le veulent sur des sujets divers qui nous touchent sans que nous puissions parfois les analyser : agressions dans le métro, dépôts d’immondices, viols dans la rue, abandons d’animaux… Tous sujets bien connus des rédactions de presse mais traités ici sur le mode de la proximité grâce aux réseaux sociaux. Ici, sur YouTube. Ils touchent la corde sensible des internautes (plus d’un million d’abonnés et plus de 125 millions de vues, nous disent-ils.) Ils parlent d’« expériences sociales » alors que nous disons « reportages » et utilisent la caméra cachée alors que, dans la profession, cette méthode est strictement encadrée par la déontologie journalistique. Ils parlent de « bonnes valeurs » de la société alors que les journalistes veulent diffuser des informations les plus honnêtes, vérifiées et recoupées pour les rendre les plus objectives possibles. Aux citoyens de décider ensuite ce qu’ils veulent en faire.

« Would you react » dialogue avec la société et cela a belle allure, le dossier est bien préparé, le sujet intéressant et la caméra cachée virevoltante. Bien dans le style d’aujourd’hui, vif et réactif.

Blanche, suis-je la plus belle ? 

Le sujet du jour est « la dépigmentation volontaire de la peau », un marché mondial qui, selon les auteurs, atteindra quelques 25 milliards d’euros, touche quasi deux tiers des femmes dans diverses régions d’Afrique et 20% des femmes africaines en Europe. Cette mode dangereuse du blanchissage de la peau par des produits dangereux est dénoncée depuis des décennies par les dermatologues. Rien n’y fait. Un marché parallèle existe et les vendeurs n’ont pas toujours l’honnêteté de prévenir les clientes (la majorité), envoûtées par les publicités racoleuses et les croyances en des normes absurdes de beauté. (2)

Les commentaires précis, argumentés d’une spécialiste, la dermatologue Nathalie Migan, co-fondatrice de l’association Ewa Ethnik, ponctuent la mise en scène d’une cliente accompagnée de son enfant. (3) Elle se dit très complexée par la couleur trop foncée de sa peau (pourtant très belle) qui l’empêche d’obtenir un emploi. On insiste sur le fait que la majorité des produits vendus en Europe ne devraient pas se retrouver en vente car ils sont tout simplement interdits. Une pharmacienne illustre brillamment sa déontologie : elle explique longuement en quoi ces produits sont dangereux et tentent de convaincre la jeune femme qu’ils ne sont pas nécessaires. Une vendeuse dans un magasin moins net se montre plus encline à vendre un produit dont elle explique - un peu- le danger…

Elle illustre bien l’usage nécessaire d’une caméra cachée : on n’aurait pas l’information (visuelle) autrement. Ce qui n’était pas le cas de la pharmacienne dont la confiance est trompée puisqu’elle ne sait pas qu’elle est filmée. Vous aimeriez, vous, être filmé en caméra cachée mis sur le devant de la scène alors que vous n’êtes pas sur un lieu public mais dans vote officine ? Cela, c’était mon petit couplet de déontologie journalistique. Cela n’enlève rien à l’intérêt sociétal du sujet traité.

Peau claire, peau foncée, tout en nuances

La vision de cette « expérience sociale » m’a replongée dans l’histoire du racisme lié à la couleur de la peau. Rappelons-nous !

Pour nous, les occidentales, l’idéal était d’être la plus blanche possible car cela démontrait notre rang social : on était suffisamment riches pour ne pas travailler dans les champs, sous le soleil. L’exigence est encore plus forte en Asie et plus particulièrement en Chine et en Corée, au Japon et ailleurs : un teint d’ivoire est le summum de la beauté. Nous avons pu admirer les paysannes du Vietnam, du Laos, du Cambodge, de Chine, couvertes de larges chapeaux, de voiles et même de gants afin d’éviter de brunir leur peau dans les rizières. Les paysannes plus âgées, plus pauvres, affichaient, elles, une peau burinée et de nombreux enfants : elles n’avaient plus à plaire mais à travailler.

En Inde, c’est le racisme subtil des différentes nuances de brun qui désespère une multitude de jeunes filles espérant gravir les échelons sociaux, tout en étant enfermées dans leurs castes. Une jeune femme diplômée, promise à un bel avenir professionnel dans le Tamil Nadu se plaignait de son triste sort : elle n’aurait pas de mari car sa peau était trop foncée, presque noire. Elle était belle, intelligente mais les critères de réussite sociale, pour un homme, étaient d’avoir une femme à la peau la plus claire possible afin de donner des enfants, clairs eux-aussi, ce qui leur donnerait plus de chances d‘ascension sociale. Une croyance qui prend ses racines dans les anciens mythes indiens selon lesquels les habitants les plus anciens de la péninsule indienne étaient très petits et noirs… comme des singes ainsi que les considéraient les peuples « supérieurs » au type aryen donc blanc. Un modèle conforté par l’emprise des colonisateurs britanniques, authentiques blancs nordiques !

Quant au racisme des blancs, il est tellement ancré dans notre culture qu’il est difficile de l’éradiquer. Les conquérants espagnols et très catholiques considéraient que les populations autochtones d’Amérique latine (peau brune, cheveux noirs) n’avaient pas d’âme et donc pouvaient être traitées comme des esclaves. Même chose pour les populations d’Afrique centrale, à peau noire donc assimilées à des bêtes et pas à des humains. Cela a donné lieu à la traite des êtres humains, de très grande ampleur et de longue durée, permettant aux Etats-Unis esclavagistes d’atteindre à peu de frais une prospérité économique (qu’ils ne possèdent plus) tout en développant un racisme sanglant qui sévit toujours dans la population, surtout parmi les électeurs du cinglé très blond, à peau très blanche malgré la pratique du golf, qu’est le président Donald Trump.  Quant aux pays européens, esclavagistes eux-aussi, ils ont conservé jusque dans les années 60 leurs colonies qui ont fait leur prospérité économique et bétonné leur croyance en leur supériorité culturelle cautionnée par les bons missionnaires catholiques (voir « Tintin au Congo », pour mémoire !).

L’ère bikini

Au même moment, notre jeunesse délurée des années 60 et plus se bronzait en dévoilant de plus en plus de centimètres de peau (le bikini, souvenez-vous !), la pratique sportive révélait des corps musclés, souples et bronzés même si déjà les dermatologues avertissaient des dangers des coups de soleil provoquant des cancers de la peau ; mais c’était pour tellement plus tard que, jeunes étourdis et audacieux, on ne s’en souciait guère ! Tout en contribuant à la fortune des vendeurs de crèmes solaires…

C’était l’époque des Trente glorieuses, de la prospérité et de l’émancipation féministe. Le bronzage en était un (faux) symbole et nombreuses sont celles qui ont abîmé leur peau dans des bancs solaires qui n’ont été régulés que relativement récemment malgré leur dangerosité avérée.  En 2017, le Conseil supérieur de la Santé réclamait d’ailleurs leur disparition car la majorité ne correspondait pas aux normes. (4) Et pour les lecteurs et lectrices qui ne seraient pas convaincus de l’absurdité de bronzer à tout prix, en voici en effet le prix donné par l’Institut national du Cancer (5).

La plus belle conclusion de cette rapide promenade dans les illusions néfastes de la beauté chimiquement fabriquée est celle-ci, piquée parmi les réactions au récit de Would You React : « Chaque personne est belle qu'elle que soit sa couleur !!! Chaque personne est belle dans sa différence … »

1. https://www.youtube.com/watch?v=p7tehw9h7Zc

2. https://www.rtbf.be/info/medias/detail_qui-se-cache-derriere-would-you-react-la-chaine-youtube-qui-montre-les-reactions-des-gens-face-a-des-situations-inacceptables?id=9685353

3. https://inoya-laboratoire.com/fr/info/interview-nathalie-migan.html

4. https://soirmag.lesoir.be/104248/article/2017-07-12/les-bancs-solaires-en-voie-de-disparition

5. https://www.e-cancer.fr/Patients-et-proches/Les-cancers/Melanome-de-la-peau/Developpement

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