semaine 21

Syndicalisme de combat : du terrorisme ?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 21 décembre 2016

Marie du Berry et Jacques Hardy lors de la présentation du livre à Namur, "Jacques Hardy, Robin des Bois ou Don Quichotte?". Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Quand on lit le livre sur Jacques Hardy, dirigeant syndical FGTB à Namur de 1972 à 1998, on est frappé par la grande liberté d’action qu’avaient les syndicats à l’époque face aux mutations des entreprises et des soutiens étatiques à celles-ci. Face à des crises économiques, pétrolières, financières, des restructurations brutales, des « modérations » salariales ressenties comme injustes car inégalitaires, les travailleurs manifestaient, occupaient des locaux, enfermaient même des cadres et dirigeants, tronçonnaient du mobilier dans une banque, arrêtaient un train… Des actes à la hauteur du désespoir de certains que les dirigeants syndicaux parvenaient à peine à canaliser.

Les négociations restaient le but à atteindre et le patronat s’y pliait malgré tout. Quelques séjours en prison tout de même, de trop nombreuses fermetures d’entreprises, délocalisations, dumping social, puissance des multinationales et impuissance du monde politique face à cela : cette période de la vie syndicale annonçait le grand désastre social des années suivantes jusqu’à maintenant.

Ce qui est frappant, c’est la criminalisation croissante des manifestations syndicales, qui va de pair avec la montée de l’individualisme encouragé par le système néolibéral à l’américaine : chacun pour soi, que le meilleur gagne pour en effet gagner beaucoup, parfois énormément, jusqu’au moment où ce gagnant devient un perdant abandonné de tous. Un modelage de la pensée collective qui est tout le contraire de l’histoire du syndicalisme, et certainement du principe de solidarité qui a fait notre prospérité.

Il faut lire à ce sujet l’interview de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT en France, qui décrit sa propre vie de syndicaliste depuis les usines Renault (dans les années 80, après la victoire de Mitterrand) et l’évolution du combat syndical parallèle à l’estompement de la pensée de gauche.

Il compare Macron à Tapie, cet entrepreneur flamboyant qu’a côtoyé Jacques Hardy à l’occasion de la reprise de la célèbre fabrique de raquettes de tennis Donnay en 1988.

Il décrit la criminalisation croissante des faits de grève, des arrêts à des péages, l’interdiction des actions de gratuité (par exemple des transports en commun) et même l’interdiction de la grève… « Je connais plein de salariés licenciés pour fait de grève… Mais oui, ils le font ! On a plusieurs militants ayant participé à des opérations « péages gratuits » qui ont fini convoqués devant le juge, puis condamnés. Aujourd’hui, remettre en cause le capital, c’est-à-dire le pouvoir établi des grands patrons qui gagnent de l’argent sur le dos des autres, est illégal — on ne parle pas des petits patrons de PME ou TPE sous pression des grands groupes. D’où Gattaz (président du Medef, NDLR) qui nous a traités de « terroristes ». »

Terrorisme ? En Belgique on peut être poursuivi pour terrorisme pour le simple fait de remettre en cause le système politique et économique, même sans faire usage de violences, explique Christophe Cornet dans son étude « La criminalisation des mouvements sociaux en Belgique : sommes-nous des terroristes en puissance ? » et publiée par Entraide et Fraternité en décembre 2014. «  Deux décisions cadres européennes de 2002 et 2008 transposées dans le code pénal belge permettent d’incriminer des militants syndicalistes ou associatifs pour des faits qui ne relèvent que de la militance non violente. Ainsi, peuvent être considérés comme actes terroristes, une grève générale dans le secteur de l’énergie ou des dégradations commises lors d’une manifestation (comme de faucher des OGM). La loi du 19 décembre 2003 -, articles 137 à 141ter du code pénal belge-, autorise des poursuites au nom de la lutte contre le terrorisme pour des actes qui visent à exercer une contrainte sur une autorité publique, un acteur économique du pays ou une organisation internationale. »

Nous sommes donc tous des « terroristes en puissance », du moins si nous voulons nous indigner, nous révolter, manifester même pacifiquement, contre des intérêts de plus en plus privés, protégés par nos gouvernants.

Depuis les années 80, le combat syndical est devenu plus défensif qu’offensif à cause de la transformation des acteurs économiques locaux : comment atteindre et négocier avec des multinationales dont le siège se trouve aux Etats-Unis ou à Londres, abrité par des groupes financiers hyper puissants ? Les syndicats en sont trop souvent réduits à négocier des plans sociaux afin de limiter la casse. Ils doivent rentrer dans les rangs du dialogue institutionnalisé sinon ils sont réprimés par les forces de l’ordre et par la justice, face à un patronat qui préfère dialoguer directement avec les gouvernants.

En conclusion, méditons ces mots  de Louis – Marie Barnier, sociologue : « La répression vise à contraindre le mouvement social et syndical à s’inscrire dans l’ordre social néolibéral. Elle individualise la relation de travail, rappelant la situation de subordination du salarié et de citoyen du syndicaliste.

Le refus de cette répression doit en contraire construire la dimension collective. Donnons-nous les moyens d’en faire une question politique au sens plein du terme, qui intéresse la direction de la vie publique de toutes et tous. »

La rentrée sera chaude !

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