semaine 47

Police ? Y a pas photo !

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 04 octobre 2019

L’affiche avec mention « censuré » de Don’t shoot.

Nos valeureux policiers sont devenus très sensibles quant à l’exposition publique de leur image, surtout lorsqu’il s’agit de photos de bavures, de violences, d’erreurs. Pas quand il s’agit de relater la qualité de leur travail, évidemment.

 Il est un fait que la majorité de nos policiers et policières tentent chaque jour de maintenir un ordre plus ou moins bienveillant dans nos villes et que ce n’est pas facile. Mercredi 2 octobre, les policiers ont défilé dans Bruxelles à l’occasion des Fastes de la zone de police Bruxelles Capitale – Ixelles. On a ainsi découvert la première unité de cadets de Polbru, tout jeunes et fringants sous leurs casquettes. Là, les photographes et caméramans de presse sont bienvenus. Et tant mieux car valoriser ce métier difficile et indispensable est une bonne chose.  (1)

Le lendemain, se tenait une audience devant la 4ème chambre du tribunal civil de Bruxelles au cours de laquelle quatre policiers de cette même zone demandaient 20.000 euros de dommages et intérêts au collectif de photographes Krasnyi, au photographe Frédéric Moreau de Bellaing, à la Ligue des droits humains et à Zin TV. Leur crime ? Avoir présenté au public une exposition « Don’t shoot » dans laquelle sont décrites des interventions policières musclées, dans l’espace public, à l’encontre de migrant.e.s, de mouvements sociaux et de citoyen.ne.s manifestant leurs opinions. Ce sont des photos de presse et leur exposition est autant pédagogique qu’artistique.

Mais les policiers reconnaissables sur celles-ci estiment que leur droit à l’image est bafoué et que leur vie privée est atteinte. Etonnant que cet argument de vie privée soit brandi lors de ce procès alors que ces policiers se trouvaient bel et bien sur la voie publique et dans l’exercice de leurs fonctions ! De plus, tenter d’interdire une exposition de photos et même de prendre des photos des activités policières sur la voie publique est une évidente atteinte à des libertés fondamentales pour toute démocratie que sont la liberté d’expression et la liberté de la presse.

Alors, l‘Association des Journalistes Professionnels (AJP) a organisé avec la Ligue des droits Humains une rencontre avec les journalistes afin d’expliquer ce problème. La police était invitée mais nul n’est venu.

Représentant la Ligue des droits humains, Pierre-Arnaud Perrouty s’est inquiété de cette répression du militantisme citoyen et des journalistes révélant les brutalités de certains policiers. Ainsi, ce qui est arrivé à des gilets jaunes en France a bel et bien été démontré par des images qui ont circulé sur les réseaux sociaux. Et puis, dans ce cas bruxellois, pourquoi ces policiers attaquent-ils la LDH et pas RTL, par exemple, qui a diffusé les mêmes photos ?

Les représentants de Zin TV et le Collectif Krasnyi soulignent la menace qui s’accroît contre les mouvements sociaux et citoyens. La carte de presse n’est pas obligatoire pour photographier et filmer des policiers en fonction sur la voie publique, tout le monde a le droit de le faire (pour autant qu’on n’attente pas à l’honneur et à la dignité des personnes). Zin TV précise avoir intenté un procès en correctionnelle contre un policier qui avait saisi une caméra et tenté d’effacer les images de la carte TV du journaliste. C’étaient des images d’arrestations vigoureuses de militants. Le genre de faits qui a tendance à se généraliser et à devenir de plus en plus violents lors de manifestations en Belgique et en Europe. On assiste, en effet, à une criminalisation croissante des mouvements syndicaux, sociaux. C’est précisément l’objet de cette exposition « Don’t shoot » et faire taire les critiques est une censure inacceptable.

 L’avocat Bernard Mouffe défendit le droit des citoyens de critiquer des policiers. « Dans le photojournalisme, les images développent une opinion, elles sont porteuses de sens, d’informations ; il ne s’agit pas d’une simple illustration. Or, la liberté d’expression c’est l’opinion qui s’exprime. L’image est nécessaire pour que l’opinion suscite le débat. Voilà pourquoi il ne faut pas flouter les visages des policiers : le droit à l’information prime sur le droit à l’image. »

Les intervenants ont aussi souligné la difficulté d’identifier des policiers en civil, sans brassards et qui interviennent de manière menaçante pour les manifestants. Depuis une trentaine d’années, les policiers ont obtenu la suppression d’un numéro d’identification sur leur uniforme cela afin de ne pas être poursuivis en justice par des citoyens qui se sentiraient lésés par leur comportement. Il y a une dizaine d’années, avec la montée du terrorisme, ils ont obtenu que leur visage soit flouté lors de procès lorsqu’ils encadrent des terroristes, craignant des représailles sur eux et leur famille. Les journalistes ont appliqué cette prudence alors que le risque est minime, les juges sont bien plus en danger qu’eux et pourtant ils n’ont jamais demandé un tel floutage.  A présent, il faudrait flouter toutes les images de policiers : une anonymisation croissante des acteurs de la société (policiers, fonctionnaires, etc.) ce qui provoque une perte de sens de l’information, constate Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP. « Or, la responsabilité pénale reste individuelle, souligne Me Mouffe, il faut pouvoir identifier les auteurs d’un acte répréhensible sinon ils échappent à la justice. »

Cette censure de l’information augmente partout en Europe, et Ricardo Gutierrez, secrétaire général de la FEJ (Fédération européenne des journalistes) expliqua qu’en Espagne existe déjà une « loi bâillon » selon laquelle photographier un policier est passible d’amendes de 500 à 30.000 euros ! Circulez, il n’y a rien à voir…

Quels droits face à la police

La Ligue des Droits Humains connaît bien la police puisque depuis des années elle donne des cours et de formations aux droits humains aux policiers belges. Mais elle entend aussi informer les citoyens sur leurs droits et en 2014, a publié un livre très utile pour les citoyens, activistes, militants de toute sorte : « Quels droits face à la police », « Manuel juridique et pratique » écrit par Mathieu Beys, juriste, avocat, membre de l’Observatoire des violences policières de la Ligue. On vous recommande particulièrement les pages 459 à 465 qui détaillent clairement ce que les citoyens peuvent faire et ne pas faire pour contrôler de manière pacifique et non violente l’action de la police. Et notamment, comment photographier, filmer, enregistrer des policiers, pourquoi, en quelles circonstances, sans attenter à leur vie privée, à leur image, à leur dignité.

  • Mathieu Beys. « Quels droits face à la police ». J&D Editions/Couleur Livres. www.couleurlivres.be

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