semaine 39

Médias, miroir des violences contre les femmes

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 20 avril 2018

En 1905, Adolphe Willette dessine un « Esclave volontaire de l’alcool ». Dessin © D.R

La presse écrite et audio-visuelle constitue un miroir de notre société. Mais est-il fidèle ? Comment reflète-t-il la réalité des relations entre hommes et femmes ? Il s’agit d’une question née dès l’apparition des premiers journaux de la presse écrite, rédigés par des hommes exclusivement et concernant un monde économique, politique et social décliné au masculin. Les femmes étaient cantonnées dans leur rôle de mères de famille, d’ouvrières, de cuisinières, éventuellement de soignantes mais très peu de scientifiques, d’avocates et certainement pas de représentantes politiques puisque le droit de vote aux femmes n’existait pas encore.

Une lutte féministe et sociale

La lutte féministe couplée à la lutte syndicale a débouché, en Belgique, sur une conquête progressive des droits et une reconnaissance des qualités des femmes dans la plupart des secteurs de la vie politique, économique et sociale, même s’il existe encore des inégalités en termes d’accès aux postes de direction et surtout en salaires.

Avec l’apparition récente des premières femmes journalistes salariées dans des rédactions de la presse écrite, fin des années 60 début 70, les sujets concernant l’égalité des droits des femmes ont pu être traités plus longuement et plus précisément qu’auparavant : avortement, contraception, fécondation in vitro. Les inégalités salariales et les freins à l’accès aux postes de direction ont été dénoncés. Les mentalités changeaient grâce à ce travail des journalistes (hommes et femmes, soulignons-le) associés aux organisations syndicales, féministes comme Vie Féminine, Femmes Prévoyantes Socialistes, l’Université des Femmes, etc.

Lente criminalisation de la violence contre les femmes

Le sujet de la violence contre les femmes est, depuis toujours, extrêmement délicat à traiter. Non seulement parce qu’il s’agit d’affaires complexes, douloureuses et que la vie privée des personnes et surtout des enfants prime dans tout traitement médiatique, mais aussi parce que les stéréotypes sexistes ont la vie dure, non seulement au niveau des polices, des magistrats mais aussi des journalistes.

On a assisté dans les années 80 et 90  à un long combat des associations de femmes pour la reconnaissance de la gravité de ces faits au niveau judiciaire, en commençant par un accueil spécifique, féminin de préférence, dans les commissariats de police où arrivaient les premières femmes policières. Porter plainte, décrire les violences, obtenir un constat des violences par un médecin, sont autant d’épreuves qui ajoutent de la douleur au drame vécu par les victimes. Le mur de la honte emprisonnait la plupart des victimes et leurs agresseurs bénéficiaient trop souvent de l’impunité ou de peines légères. Le combat féministe a obtenu que les crimes de  viols soient traduits devant une cour d’assises. Un signal clair lancé à la population, marquant l’extrême gravité de ces violences contre les femmes et brisant petit à petit l’impunité des violeurs.

 Cependant, ces faits criminels sont le plus souvent  requalifiés de délits d’agression sexuelle, et donc correctionnalisés. Lisez à ce sujet l’analyse des Femmes prévoyantes socialistes condamnant la disparition programmée de la Cour d’assises et donc la correctionnalisation automatique des crimes de viols, apparaissant ainsi moins graves aux yeux de l’opinion publique. (1)

Ce contexte judiciaire reflète bien l’inquiétude des associations de femmes mais aussi des journalistes chargés d’exposer ces faits à leur public. Nombre de règles très contraignantes encadrent le travail des journalistes, elles sont d’ordre légal et déontologique. Elles visent essentiellement à protéger les victimes et leurs proches, surtout les mineurs d’âge. Il ne s’agit pas d’éluder la relation des faits, d’ailleurs, une enquête menée par des chercheurs universitaires démontre bien que le sujet apparaît très fréquemment dans les colonnes des journaux, qu’il s’agisse des faits bruts (les brèves) de faits-divers et compte-rendu de procès et de nombreux dossiers et analyses dits « de société », éclairant le public sur l’importance et l’ampleur actuelle des violences faites aux femmes.

Recommandations aux médias

Dans le contexte actuel de concurrence exacerbée entre hommes et femmes pour des emplois et des postes de direction, dans le cadre de politiques néolibérales créant de plus en plus d’inégalités entre riches et pauvres, entre hommes et femmes, le combat féministe reprend de l’ampleur. Parfois sous de formes plus spectaculaires que pertinentes sur le fond des inégalités sociales. Ainsi, l’affaire Harvey Weinstein auteur d’harcèlement sexuel dans le monde du cinéma, lancée par des féministes américaines, a débouché sur des campagnes de dénonciations parfois dénigrantes, opposant brutalement les femmes aux hommes (« balance ton porc »), plus que sur un combat pour les droits de toutes les femmes. Très médiatisée, cette affaire permet de remettre en « une » le vrai problème des inégalités des droits et du traitement médiatique des délits et crimes de violence contre les femmes. (2)

Et la situation est grave : 13 millions de femmes ont été victimes de violences physiques au cours des 12 derniers mois en Europe, une femme sur trois a subi une forme de violence physique et/ou sexuelle depuis l’âge de 15 ans, une femme sur vingt âgée de plus de 15 ans a été violée… En Belgique, 45.000 dossiers sont ouverts chaque année pour violences conjugales par le Parquet, explique Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP). Elle a en effet initié une étude du traitement médiatique des violences contre les femmes, dans le cadre de l’initiative Alterégales, l’assemblée pour les droits des femmes créée par la ministre Isabelle Simonis (une simple homonymie !) et une commission « Traitement médiatique des violences contrer les femmes », pilotée par Vie féminine. (3)

Un dialogue renouvelé avec les journalistes et les associations féministes s’instaure par le biais de recommandations de l’AJP : on attire l’attention des journalistes sur le traitement des faits de violence contre les femmes comme un grave problème de société, en veillant à ce que le vocabulaire utilisé n’aggrave pas encore la douleur vécue par les victimes, que cette violence ne soit pas traitée de manière « romantique » (sentiments d’orgueil, d’amour, passion, etc.). Les journalistes sont invités à réfléchir à la pertinence d’éléments de détails qui pourraient suggérer que des femmes seraient en partie responsables des violences qu’elles subissent (vêtements, physique, habitudes de vie). L’AJP insiste sur le respect des demandes des victimes : choix de rester anonymes afin de respecter la vie privée, la dignité, la souffrance ou décision de parler à visage découvert. Et aussi, il est bon de rappeler que les victimes ne sont pas passives mais qu’elles ont tenté le plus souvent de se défendre ou d’échapper à leurs agresseurs.

Les journalistes peuvent donc faire appel aux nombreuses associations de soutien aux femmes victimes de violences afin d’exposer au mieux la réalité de ce problème d’autant plus douloureux qu’il est encore trop occulté et qu’il concerne toutes les couches de la société et toutes les tranches d’âges. Un changement de mentalité est lent mais il ne pourra se poursuivre que si les médias, le monde judiciaire, le monde associatif et la sphère politique s’allient pour défendre ce droit fondamental : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » (art. 1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme). 

(1)  http://www.femmesprevoyantes.be/wp-content/uploads/2017/01/analyse2016-cour-assises-1.pdf

(2) http://www.lesoir.be/151535/article/2018-04-16/affaire-weinstein-prix-pulitzer-pour-le-new-york-times-et-le-new-yorker

(3) Cette étude peut être consultée sur le site www.ajp.be/diversite. Voir aussi, sur le site de Vie féminine, l'étude sur le rôle de la police dans le constat des violences contre les femmes: http://www.viefeminine.be/

 

 

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