semaine 30

Les otages

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 21 mai 2021

Capture d'écran de la photo postée par la Garde Civile espagnole le 19 mai 2021, où l'on voit un sauveteur sortir un bébé (vivant) des eaux à Ceuta. Photo © Guardia civil / Twitter

La photo est devenue « virale » sur les réseaux sociaux, comme on le dit maintenant. N’épiloguons pas trop sur le terme viral qui a plutôt mauvaise réputation ces derniers mois. Elle est « virale » car elle charrie un flot d’émotions, comme toutes ces photos d’enfants rejetés par la mer sur les plages qui ont vu le désespoir de milliers de réfugiés des guerres, des économies dévastées, des dictatures du profit sans limite.

Cette photo est celle d’un bébé sauvé des eaux par un sauveteur espagnol. Au moment où le gouvernement israélien bombardait Gaza faisant des centaines de victimes civiles, le roi du Maroc laissait éclater sa fureur contre l’Espagne qui avait osé exercer le droit humanitaire en accueillant dans un hôpital espagnol le secrétaire général du Front Polisario, Brahim Ghali, souffrant gravement du Covid-19. Comme Israël avec la population palestinienne, l’Etat du Maroc occupe des territoires qui ne lui appartiennent pas, réprime le peuple sahraoui colonisé et menace les autres Sahraouis qui se sont réfugiés dans des camps situés en Algérie où ils dépendent de l’aide internationale.  

Suivant le modèle israélien, l’Etat marocain refuse d’appliquer le droit international et exploite au maximum les ressources naturelles du Sahara occidental volées aux Sahraouis. De même, les terres, les champs, les réserves d’eau, les oliviers, les arbres fruitiers sont volés par les colons israéliens aux Palestiniens des territoires occupés.

A l’instar d’Israël, le Maroc bénéficie de la complaisance des Etats occidentaux, notamment de la France mais aussi d’autres membres de l’Union européenne qui privilégient les relations commerciales juteuses au strict respect du droit international et des droits humains. Comme Israël, le Maroc est dirigé par des politiques corrompus, écrasant les droits humains pour assurer leurs bénéfices personnels.

Dans le cas du Maroc, le chantage exercé par le roi et son entourage tout-puissant utilise selon les cas le trafic de drogues, en restreignant les contrôles douaniers vers nos pays, soit l’afflux de migrants, en majorité des Marocains victimes de la pauvreté (dont certains sont sortis des prisons marocaines pour l’occasion) et inciter les gardes-frontières à fermer les yeux lorsque des milliers d’entre eux se précipitent vers Ceuta, enclave espagnole en territoire marocain. Sur 8000 migrants qui sont ainsi passés en territoire espagnol, environ 6000 ont été renvoyés au Maroc. L’Espagne maintient sa position : rester neutre (alors qu’étant ancienne puissance coloniale sur le territoire du Sahara occidental elle a le devoir de gérer la décolonisation du Sahara Occidental) et d’appliquer les résolutions des Nations Unies, jamais respectées par le pouvoir marocain. Cela fait des décennies que le Front Polisario a baissé les armes et a confié son sort à la communauté internationale, sans obtenir le référendum d’autodétermination auquel le Conseil de sécurité des Nations Unies s’était engagé.

Palestine, Sahara occidental : dans les deux cas des populations civiles sont prises en otage par des gouvernements dont la cupidité s’accompagne d’un cynisme abyssal et d’un discours totalement mensonger. Dans les deux cas, les enfants paient le prix fort de ces prises d’otage à l’échelle internationale.

Et pendant ce temps, les ventes d’armes prospèrent. Israël a testé ses nouveaux F-35 américains, avions surpuissants, sur les immeubles d’habitation de Gaza ainsi que des bombes très perfectionnées afin de détruire les tunnels qui permettent aux Gazaouites de faire la contrebande avec l’Egypte afin de contourner l’impitoyable blocus israélien et aussi, au Hamas, d’entreposer ses roquettes menaçant la population israélienne. Car le « droit de se défendre » clamé sans cesse par Israël pour justifier ces massacres de civils est d’abord celui des Palestiniens, occupés et bombardés sans discrimination. Le nombre de victimes est tellement disproportionné et l’armement israélien tellement perfectionné que l’opinion publique ne peut croire à ce « droit de se défendre » avancé par le gouvernement israélien. Rappelons que le droit humanitaire et les Conventions de Genève interdisent à tout belligérant, qu’il soit israélien ou palestinien, de s’attaquer aux populations civiles.

Une autre catégorie de population est prise aussi en otage par ces dirigeants qui se rendent coupables de crimes de guerre : les Israéliens eux-mêmes qui ne peuvent espérer un avenir de paix et d’entente entre les peuples tant que les fauteurs de guerre empêchent toute solution diplomatique.

Il faut souligner qu’en ce début de mois de mai, le gouvernement américain et donc le nouveau président démocrate Joe Biden, a notifié au Congrès américain une livraison d’armes à Israël de 735 millions de dollars. Celle-ci comprend des JDAM (Joint Direct Attack Munitions) [bombes guidées par GPS], les mêmes que celles utilisées pour détruire les immeubles de Gaza. Il s’agit d’une partie de l’aide de près de 4 milliards de dollars accordée chaque année par Washington à Israël. De plus, le président Biden a opposé plusieurs fois son véto aux appels au cessez-le-feu du Conseil de sécurité des Nations Unies. Il semble donc n’accepter le multilatéralisme que lorsque cela avantage les intérêts commerciaux américains mais pas lorsqu’il s’agit de créer la paix. Joe Biden agit dans la continuité de ses prédécesseurs Bush, Obama, Trump : protéger Israël malgré les bombardements sur Gaza de 2008-2009 et 2014 qui ont fait environ 3500 morts, principalement des civils.

« Palestinians lives matter », affirme Bernie Sanders, analysant cette politique de son président. (Voir ci-dessous) Une solution ne viendra que du respect, par Israël, des droits humains, explique-t-il.

De même, une solution au problème du Sahara occidental ne sera trouvée que par le respect du droit international et des droits humains par le roi du Maroc, incapable de répondre aux attentes de sa propre population confrontée à des inégalités criantes, provoquant le désespoir de milliers de jeunes.

- Sur les bombardements de Gaza : https://agencemediapalestine.fr/blog/2021/05/20/a-gaza-des-vies-effacees-israel-aneantit-volontairement-des-familles-entieres/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=a_gaza_des_vies_effacees_israel_aneantit_volontairement_des_familles_entieres&utm_term=2021-05-20

- Commerce des armes, voir :

https://www.sipri.org/sites/default/files/2020-09/yb20_summary_fr.pdf

 Moyen-Orient : la vision de Bernie Sanders 

Alors que les critiques de la Gauche et des démocrates US montent face à l’attitude de l’administration Biden, Bernie Sanders, sénateur indépendant de l’Etat du Vermont qui se dit « socialiste démocrate » - rattaché au Parti Démocrate- a publié le texte ci-dessous qui propose une alternative aux atermoiements et à l’immobilisme de l’administration Biden. Candidat aux présidentielles de 2020, Bernie Sanders a été rattrapé aux primaires par l’ancien vice-président démocrate Joe Biden. En dépit de son échec, il est crédité de la renaissance idéologique et électorale de la gauche sociale-démocrate aux États-Unis et devient une figure politique majeure, s'investissant activement dans le débat public.
Il a publié le point de vue ci-dessous dans The New York Times du 14 mai 2021; point de vue qui peut faire office d’une proposition en vue d’une autre stratégie américaine pour le Moyen-Orient.
En écho à une frange de plus en plus importante de la société américaine, il conclut son texte en reprenant un mot d’ordre qui a été d’abord un hastag: « Palestinians lives matter » (Les vies palestiniennes comptent.) »

Les États-Unis doivent cesser de faire l'apologie du gouvernement Netanyahu

"Israël a le droit de se défendre." Ce sont les mots que nous entendons de la part des administrations démocrates et républicaines chaque fois que le gouvernement d'Israël, avec son énorme puissance militaire, répond à des attaques à la roquette depuis Gaza.

Soyons clairs. Personne ne prétend qu'Israël, ou tout autre gouvernement, n'a pas le droit de se défendre ou de protéger son peuple. Alors pourquoi ces mots sont-ils répétés année après année, guerre après-guerre ? Et pourquoi la question n'est-elle presque jamais posée : "Quels sont les droits du peuple palestinien ?"

Et pourquoi semblons-nous prendre conscience de la violence en Israël et en Palestine uniquement lorsque des roquettes tombent sur Israël ?

A l’occasion de la crise actuelle, les États-Unis devraient appeler à un cessez-le-feu immédiat. Nous devrions également comprendre que, si les tirs de roquettes du Hamas sur les communautés israéliennes sont absolument inacceptables, le conflit d'aujourd'hui n'a pas commencé avec ces roquettes.

Les familles palestiniennes du quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem vivent sous la menace d'une expulsion depuis de nombreuses années, se débattant dans un système juridique conçu pour faciliter leur déplacement forcé. Et ces dernières semaines, les colons extrémistes ont intensifié leurs efforts pour les expulser.

Et, tragiquement, ces expulsions ne sont qu'une partie d'un système plus grand d'oppression politique et économique. Depuis des années, nous assistons à l'aggravation de l'occupation israélienne en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et à la poursuite du blocus de Gaza, qui rendent la vie des Palestiniens de plus en plus intolérable. À Gaza, qui compte environ deux millions d'habitants, 70 % des jeunes sont au chômage et ont peu d'espoir dans l'avenir.

En outre, nous avons vu le gouvernement de Benjamin Netanyahu s'employer à marginaliser et à diaboliser les citoyens palestiniens d'Israël, à poursuivre des politiques de colonisation conçues pour exclure la possibilité d'une solution à deux États et à adopter des lois qui consacrent l'inégalité systémique entre les citoyens juifs et palestiniens d'Israël.

Rien de tout cela n'excuse les attaques du Hamas, qui a tenté d'exploiter les troubles à Jérusalem, ni les échecs de l'Autorité palestinienne, corrompue et inefficace, qui a récemment reporté des élections attendues depuis longtemps. Mais le fait est qu'Israël reste la seule autorité souveraine sur la terre d'Israël et de Palestine, et qu'au lieu de se préparer à la paix et à la justice, il a consolidé son contrôle inégal et antidémocratique.

Pendant plus d'une décennie de son règne de droite en Israël, M. Netanyahu a cultivé un nationalisme raciste de plus en plus intolérant et autoritaire. Dans son effort frénétique pour rester au pouvoir et éviter les poursuites pour corruption, M. Netanyahu a légitimé ces forces, y compris Itamar Ben Gvir** et son parti extrémiste « Jewish Power », (Pouvoir juif) en les faisant entrer au gouvernement. Il est choquant et attristant que des bandes racistes qui attaquent les Palestiniens dans les rues de Jérusalem soient désormais représentées à la Knesset.

Ces tendances dangereuses ne sont pas propres à Israël. Dans le monde entier, en Europe, en Asie, en Amérique du Sud et ici aux États-Unis, nous avons assisté à la montée de mouvements nationalistes autoritaires similaires. Ces mouvements exploitent les haines ethniques et raciales afin de renforcer le pouvoir de quelques personnes corrompues plutôt que la prospérité, la justice et la paix pour le plus grand nombre. Au cours des quatre dernières années, ces mouvements ont eu un ami à la Maison Blanche.

Dans le même temps, nous assistons à la montée d'une nouvelle génération de militants qui veulent construire des sociétés fondées sur les besoins humains et l'égalité politique. Nous avons vu ces militants dans les rues américaines l'été dernier à la suite du meurtre de George Floyd. Nous les voyons en Israël. Nous les voyons dans les territoires palestiniens.

Avec un nouveau président, les États-Unis ont maintenant l'occasion de développer une nouvelle approche du monde - une approche fondée sur la justice et la démocratie. Qu'il s'agisse d'aider les pays pauvres à obtenir les vaccins dont ils ont besoin, de diriger la lutte contre le changement climatique ou de se battre pour la démocratie et les droits de l'homme dans le monde entier, les États-Unis doivent montrer la voie en favorisant la coopération plutôt que le conflit.

Au Moyen-Orient, où nous fournissons près de 4 milliards de dollars par an d'aide à Israël, nous ne pouvons plus faire l'apologie du gouvernement de droite de Netanyahu et de son comportement antidémocratique et raciste. Nous devons changer de cap et adopter une approche impartiale, qui respecte et renforce le droit international en matière de protection des civils, ainsi que la loi américaine existante qui stipule que l'aide militaire américaine ne doit pas permettre les violations des droits de l'homme.

Cette approche doit reconnaître qu'Israël a le droit absolu de vivre en paix et en sécurité, ainsi que les Palestiniens. Je crois fermement que les États-Unis ont un rôle majeur à jouer pour aider les Israéliens et les Palestiniens à construire cet avenir. Mais si les États-Unis veulent être une voix crédible en matière de droits de l'Homme sur la scène mondiale, nous devons faire respecter les normes internationales en matière de droits de l'Homme de manière cohérente, même lorsque c'est politiquement difficile. Nous devons reconnaître que les droits des Palestiniens sont importants. La vie des Palestiniens compte.

** Itamar Ben Gvir, d’origine irakienne, est député kahaniste du Parti extrémiste sioniste religieux Otzma Yehudit. C’est un adepte de Meir Kahane, un rabbin extrémiste né à Brooklyn (New York) prônant le transfert des Palestiniens et fondateur du parti Kach qui a été interdit en Israël. Kahane a été assassiné en 1990 à Manhattan (New York) Itmar Ben Gvir est considéré comme l’instigateur des évènements tragiques d’al Aqsa et de Cheikh Jarrah où il soutenait les colons voulant dépouiller les Palestiniens de leurs maisons.

  • Texte paru dans le New York Times, 14 mai 2021. Traduction de l’anglais de Mohamed Larbi Bouguerra.

Mots-clés

Il semble que vous appréciez cet article

Notre site n'est pas devenu payant! Mais malgré le bénévolat de ses collaborateurs, il coûte de l'argent.

C'est pourquoi, si cet article vous a plu (et même dans le cas inverse), nous faire un micropaiement d'un ou de quelques euros nous aiderait à sauver notre fragile indépendance et à lancer de nouveaux projets.

Merci à vous.

Nous soutenir Don mensuel

entreleslignes.be ®2021 designed by TWINN Abonnez-vous !