semaine 44

Le virus du totalitarisme

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 19 mars 2020

Le combat contre la terrible épidémie Ebola en RDC permet à ce pays de mieux affronter l’arrivée du COVID-19. Photo © OMS

C’est une grave erreur de présenter la lutte mondiale contre COVID-19 comme une guerre. Il s’agit d’une mobilisation générale de tous les rouages d’un Etat de droit : scientifiques, politiques, administratifs, sanitaires et citoyens. Au centre de cette mobilisation : l’épidémiologie, cette science des épidémies qui s’est forgée au cours des siècles, au fil de tourmentes effroyablement ravageuses en vies humaines, frappant indistinctement riches et pauvres, privilégiés ou non, toutes classes sociales confondues.

L’épidémiologie, c’est la base de décisions politiques cruciales : qui laisse-t-on vivre ou mourir ? Selon quels critères ? Quelles protections accorder à qui ? Elle oriente des décisions vitales pour la survie des populations et nécessite pour cela des comptages et des analyses des données les plus fiables possibles. Nul doute que les formidables possibilités du numérique aident énormément à l’établissement du « diagnostic » global de la santé des populations.

Cependant, la gestion de telles crises est essentiellement politique car il s’agit d’imposer des mesures contraignantes à des populations entières, avec ou sans leur consentement. D’où le recours aux policiers et/ou aux militaires, afin de contrôler la bonne application des décisions sanitaires. Nous nous trouvons donc sur une limite ténue entre processus démocratique - à savoir porté par tous - et impositions forcées de contraintes violant certains de nos droits fondamentaux, au nom du bien commun des populations. 

Cette épidémie-ci illustre une fois de plus notre interdépendance mondialisée. Elle s’est forgée au cours des siècles avec les conquêtes à la fois militaires et marchandes de « nouveaux mondes » (nouveaux parce que nous venions de les découvrir mais anciens et vaincus par la force brutale des colonisateurs). Rappelons-nous les méthodes ignobles des Espagnols, conquérants de l’Amérique latine, qui ont propagé divers virus afin de créer des épidémies ravageant les populations autochtones non immunisées contre ces importations criminelles. Des actes atroces ont aussi été commis par des colons nord-américains contre des tribus indiennes afin de les déposséder de leurs territoires. On n’a pas fini d’écrire l’histoire des colonisations meurtrières, criminelles, génocidaires.

Pour l’heure, en ordre trop dispersé, nos régimes démocratiques en Europe ont adopté des mesures contraignantes mais avec l’accord des populations par le biais de nos représentants aux parlements, et pour un temps limité. Ce temps variera en fonction des données épidémiologiques récoltées heure par heure par nos scientifiques nationaux et internationaux (l’Organisation Mondiale de la Santé joue en effet un rôle central et fondamental à ce sujet). La Chine elle-même, point d’origine de cette pandémie, a divulgué assez rapidement des renseignements et données statistiques précieuses pour les scientifiques du monde entier. Cet effet positif de la mondialisation des échanges oblige tout le monde à se dévoiler et à coopérer.

Il est donc inacceptable que nos dirigeants se soumettent à une forme de totalitarisme : celle du « marché », privé, censé s’autoréguler. La crise boursière, conséquence de la pandémie, est en réalité la crise de la non-gouvernance par les autorités publiques des acteurs les plus puissants de l’économie mondialisée. La récession économique actuelle mériterait des mesures publiques fortes et innovantes en matière d’aide aux entreprises, et donc à l’emploi qui est la condition première de la vie de nos sociétés. Et ce, dans le cadre du changement climatique qui reste l’enjeu le plus fondamental d’une réforme du commerce mondialisé.

Un nouveau modèle économique, écologique et socialement responsable n’est pas à l’ordre du jour des autorités européennes si l’on en juge par les mesures qui viennent d’être annoncées. Comme lors de la crise financière mondialisée de 2008, les dirigeants politiques ont sauvé les banques à coup de centaines de milliards d’euros, au détriment de la sauvegarde des populations et d’un développement économique profitable à tous, dans les pays et dans le monde dit « en voie de développement » (mais de quel développement parlons-nous ? Dans la réalité il s’agit d’imposer notre modèle néolibéral mondialisé).

Cet état d’esprit s’infiltre jusque dans de petites entreprises et officines qui vendent à des prix largement augmentés des produits sanitaires essentiels à la prévention de la contagion comme les lotions désinfectantes et les masques. Il n’y a pas que les escrocs qui se font beaucoup d’argent sur cette crise et sur le malheur des populations.

Un autre totalitarisme qui s’exprime à l’occasion de cette pandémie est celui de l’extrême-droite qui alimente les fureurs xénophobes, racistes des populations terrorisées et déstabilisées par rapport au sens des valeurs humanistes concrétisées, mondialement elles-aussi, par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Le pitoyable exemple des étatsuniens qui se précipitent sur les armureries afin d’acheter les armes censées défendre leur « famille » contre les prédateurs qui seraient poussés à les attaquer à cause de la crise sanitaire et économique. Un scénario de film d’épouvante envisageant une chute de civilisation lors d’une pandémie dévastatrice, se réalise ainsi.

Les extrêmes-droites nationalistes étatsuniennes et européennes profitent de cette peur et de cette crédulité des populations qui cherchent une protection. A ce sujet, la gestion de la crise par notre gouvernement d’affaires courantes est assez exemplaire en terme de respect de la démocratie. Les mesures prises ont été efficaces car acceptées par une population bien informée (merci aux services publics de la radio et de la télévision et aux organes de presse qui ont assuré ce rôle vital de l’information en temps de crise).

Autre actualité inquiétante : un exemple d’utilisation de ce péril sanitaire grave pour sauver un pouvoir politique est celui du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu. Il profite des pouvoirs spéciaux qu’il s’est octroyé pour se maintenir en poste malgré des inculpations pour corruption, malgré des résultats électoraux défavorables pour lui et la décision du président israélien de nommer un formateur de gouvernement autre que lui. Le parlement israélien, la Knesset, est à l’arrêt et le Premier ministre multiplie les mesures d’exception sans le moindre aval parlementaire. Une des premières mesures a été de réduire l’action des tribunaux afin de postposer le procès qui devait débuter contre lui. Justice et parlement réduits au silence, c’est ainsi que dérivent des démocraties vers le totalitarisme.   

Face à ces périls, plus que jamais la vigilance démocratique est indispensable pour sauver l’Etat de droit. Il nous faut renforcer notre système parlementaire tant au niveau des Etats que de l’Europe, revitaliser la participation des citoyens aux décisions politiques, renforcer notre modèle de sécurité sociale, et, pour assurer son financement, lutter contre les évasions fiscales, arrêter la militarisation des relations internationales, financer nos politiques sociales et industrielles et soutenir des politiques de coopération au développement avec les pays les plus fragilisés. Le tout dans un contexte mondialisé et de protection de l’environnement puisqu’il s’agit ici de la survie de la planète et pas seulement des humains.

Sources:

https://www.who.int/fr/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/19/coronavirus-la-banque-centrale-europeenne-lance-un-plan-d-urgence-historique-pour-calmer-les-marches_6033613_3234.html?xtor=EPR-32280629-[a-la-une]-20200319-[zone_edito_1_titre_1

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/19/en-israel-l-epidemie-due-au-coronavirus-met-le-parlement-a-l-arret_6033604_3210.html?xtor=EPR-32280629-[a-la-une]-20200319-[zone_edito_2_titre_3

 

A lire :

« Mondialisation et national-populisme. La nouvelle grande transformation », de Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD). Ed. Le bord de l’eau. 2019. Voir notre rubrique : Les indignés.

Voir aussi : « Pandémie : ne nous trompons pas d’urgence »

https://www.entreleslignes.be/le-cercle/pierre-galand/pand%C3%A9mie-ne-nous-trompons-pas-d%E2%80%99urgence

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