semaine 19

Le communisme désirable?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 26 mars 2021

Quelques livres et interviews de Frédéric Lordon à découvrir.

La réédition des libres entretiens avec Louis Van Geyt, par Jean Lemaître.

Il y a le communisme historique et le communisme qui s’annonce comme nouvelle manière d’aborder les temps catastrophiques qui pointent à l'horizon. Frédéric Lordon, philosophe et économiste français, vient de publier "Figures du communisme". Jean Lemaître, journaliste belge et enseignant, publie une seconde édition de ses "libres entretiens" avec Louis Van Geyt qui fut le dernier président du Parti Communiste belge. Il en retrace l’histoire de 1945 à 1985.

Deux livres qui nous donnent l’occasion de réexaminer la notion de communisme et sa liaison entre le passé et le futur de nos sociétés.

Ce que peut devenir le communisme

Voici la pensée de Frédéric Lordon : « Le capitalisme détruit les existences. » car il remet « la survie matérielle des individus aux mains de deux maîtres fous : le « marché » et l’« emploi ». Ensuite, « en rendant la planète inhabitable : surchauffée, asphyxiante, et désormais pandémique. »  Or, « En 40 ans de néolibéralisme, l’espace social-démocrate où se négociaient des « aménagements » dans le capitalisme a été fermé : ne reste plus que l’alternative de l’aggravation ou du renversement. » Comment en sortir ? Par le communisme. Mais quel communisme ? Celui qui deviendrait « désirable », celui qui se donne à voir, à imaginer et non pas celui des images désastreuses léguées par l’histoire. Il faut enfin mettre « des images de ce qu’il pourrait être lui, réellement. »

Dans son livre, F. Lordon examine « les impératifs directeurs d’une autre organisation sociale » : « relever chacun de la précarité, de l’inquiétude de la subsistance, en créant une « garantie économique générale », selon l’idée de « salaire à vie » proposée par Bernard Friot. Il s’agit aussi d’abolir la subordination au travail. Il s’agit enfin de déterminer collectivement et se tenir à des limites quantitatives et qualitatives de la production à même de permettre la préservation de l’environnement tout en maintenant une qualité de vie acceptable pour tous. », résume Julien Théry lors d’une discussion avec l’auteur sur Le Média.

Ce nouveau communisme serait « la tranquillité matérielle pour tous, de vastes services collectifs gratuits, une nature restaurée, et, peut-être par-dessus tout, le temps », décrit F. Lordon. Toutes revendications que nous trouvons largement répercutées dans les divers mouvements altermondialistes, écologistes, anticapitalistes un peu partout sur la planète. A cause d’un héritage historique calamiteux (le communisme soviétique de Staline, la révolution culturelle maoïste) peu de personnes osent utiliser le mot de « communisme », en tant que philosophie du bien commun de l’humanité, des « communs », de sens du collectif, de la coopération. Il est donc très intéressant de constater la renaissance d’un concept rendu « désirable » à l’encontre des propagandes capitalistes liberticides.

Frédéric Lordon explique les contours de ce « virage communiste » : libérer la production de la dictature de la croissance, du taux de profit et des dividendes, n’implique en rien d’empêcher les libres propositions privées. « Le vrai luxe, celui que seul un virage communiste peut offrir à tous, c’est celui d’être en mesure de faire les choses que l’on désire faire – tout en faisant bien, et pour le bien commun, celles que les nécessités de l’économie (de la reproduction matérielle) continueront de contraindre à faire. »

Le Parti communiste de Belgique

Jean Lemaître a été journaliste au quotidien du PCB « Le Drapeau Rouge » avant d’être enseignant et écrivain. Il évoque dans ses livres les luttes des peuples contre les dictatures au Portugal, en Espagne et au travers d’histoires vécues, des mouvements anarchistes, utopistes, « alternatifs » précurseurs de nos « alter » d’aujourd’hui.

Au cours de ses « libres entretiens avec Louis Van Geyt », Jean Lemaître nous dévoile un aspect très humain, très nuancé de la vie du Parti communiste belge depuis 1945 à 1985. Louis Van Geyt, dernier président, raconte son attachement à la langue et la culture flamande dans cette période difficile de l’après-guerre et des règlements de compte avec les collaborateurs du régime nazi. Il rappelle le courage des résistants communistes, aussi bien flamands que francophones. A la lecture de ces entretiens, on se rappelle l’émergence des combats très d’actualité : celui des femmes pour l’égalité des droits à commencer par le droit de vote, celui du travail, celui du salaire. Le PCB était très engagé sur cela.

Il évoque longuement la coopération avec les forces syndicales, les dissensions avec le Parti socialiste, la difficulté d’une union des progressistes… Il est aussi important de rappeler la position originale du PCB qui soutenait les mouvements pacifistes aussi bien contre les missiles américains que soviétiques. Il détaille la soumission des politiques aux visions de l’OTAN et l’implantation de missiles nucléaires US sur le sol belge. Une soumission qui est plus que jamais d’actualité dans notre pays avec l’influence dominante des Etats-Unis dans les choix de matériel et de structures de défense belge.

Il faut noter aussi l’opposition de Louis Van Geyt à la guerre US au Vietnam mais aussi la faiblesse du PCB par rapport à la Chine qui protégeait les Khmers rouges, responsables pourtant d’un génocide particulièrement atroce.

A travers ce livre, c’est aussi l’histoire des divers partis communistes européens qui est évoquée et de leurs relations entre eux, avec l’URSS et avec la Chine dans un contexte de guerre froide et de péril atomique particulièrement angoissant.

Changer les rapports de pouvoir

Nous avons demandé à Jean Lemaître comment il réagissait au « communisme désirable » de Frédéric Lordon :

  • Oui, je pense que le néo-libéralisme, mondialisé, nous entraîne dans le fond du puits de l'histoire ou droit dans le mur. A tous points de vues, écologique, social, démocratique. Je suis aussi d'avis qu'il est utile et peut-être urgent de remettre en avant l'idée du communisme dans son sens le plus large à savoir "commun commune". Et non pas, surtout pas, un copié collé de ce qu'il fut, complètement dévoyé, en URSS et dans les pays satellites. Je pense qu'il faut se ressourcer aux origines du terme qui précède de beaucoup Marx, et surtout Lénine en se rappelant les précurseurs : Fourier, Proudhon, Babeuf, Blanqui - mais aussi les éléments positifs des autres courants historiques de gauche, l'anarchie et le socialisme dit réformiste.

La collectivisation n’est-elle pas l’ennemie du communisme ?

  • Je suis d'avis qu'il ne suffit pas de collectiviser les moyens de production pour se doter d'un système souhaitable. Cela a produit dans les pays de l'Est, et dans la meilleure des hypothèses, un capitalisme d'État. Il faut changer le rapport de pouvoir dans les entreprises, faire en sorte que le travail soit émancipateur (tout le contraire de la religion actuelle du télétravail), et que la libération et l'élévation personnelles s'inscrivent dans les collectifs. Tout cela, selon moi, plaide pour une relance de l'économie sociale, comme alternative efficace au système capitaliste qui individualise les gens et les exploite. Par ailleurs, je suis d'accord avec Lordon quand il souligne qu'il ne faut pas tout nationaliser. Le bien commun doit décider de ce qui est essentiel, stratégique (santé, justice, éducation...), et gagne, en effet, à être soustrait au privé. Mais je ne vois pas l'intérêt de collectiviser les bistrots et les marchands de légumes !

Les conceptions philosophiques anciennes sur l’anarchie, le marxisme par exemple peuvent–elles aider à imaginer le nouveau communisme ?

  •  Dans l'anarchie (et son meilleur visage, pacifiste), je retiens l'idée de la liberté, de l'émancipation personnelle, et le fait qu'on ne change pas la société sans des acteurs libres de critiques et de pensées. Cela étant, je trouve les anarchistes un peu courts sur la notion d’État. Et, dans le marxisme, tout n'est pas pour moi à rejeter, indépendamment du fait que les contextes ont changé. Ce qui conserve une actualité criante chez Marx, c'est son approche dialectique et son apport philosophique. Il a eu le grand mérite d'analyser très finement les mécanismes du capitalisme d'alors. Mais concernant ses conclusions à propos de la dictature du prolétariat, et l'importance selon lui de tout miser sur la prise de contrôle des leviers de de l’État, je suis plus critique. D'autre part, je considère que la voie utilisée par Lénine pour engager son coup d'Octobre 1917 a introduit en quelque sorte le vers dans le fruit en ouvrant la voie à Staline. Il a voulu gouverner d'une main de fer, avec l'avant-garde bolchevique, sans alliances avec la gauche sociale-révolutionnaire, les mencheviks de gauche, et aussi les anarchistes qui avaient joué pourtant un rôle très important dans la révolution d'Octobre et les Soviets.

La jeunesse actuelle est-elle porteuse d’une forme nouvelle de communisme ?

  • Ce qui m'apparaît aujourd'hui, c'est que de très nombreux jeunes aspirent à des changements, conduisent des initiatives alternatives radicales, mais le tout est très peu relié. Comment reconstruire... une cinquième internationale (?), qui n'irait pas en top down (comme fut la troisième), mais en bottom up, qui unisse - tout en respectant la diversité -  les initiatives au plan régional, national et mondial. Le manque de solidarité et de conscience internationale est un autre mal de notre temps !

 

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