semaine 49

La ville sensible

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 17 octobre 2020

Le bassin qui rappelle les anciens quais de la Senne, au cœur de Bruxelles au Marché aux Poissons, occupé joyeusement par la population pendant le confinement. Photo © Gabrielle Lefèvre

Vendredi 16 octobre 2020, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, appelait à un « nouveau Bauhaus européen ». Une invitation pressante à repenser l’architecture et les villes pour répondre aux impératifs de transformation de notre mode de vie si l’on veut échapper à la catastrophe climatique.  

En effet, « bâtiments et infrastructures sont responsables d’au moins 40% de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre. Les constructions modernes font largement appel au ciment et à l’acier dont la production consomme une énorme quantité d’énergie et libère même directement du CO2 par des réactions chimiques. »

Face à ce défi existentiel, il nous faut « repenser et planifier » insiste Ursula von der Leyen et cela dans le cadre du Pacte Vert, devenu la priorité des priorités de l’Europe d’aujourd’hui pour qu’il y ait un demain « durable », « soutenable » et donc respectant la biodiversité, l’écologie, notre santé.

Le mouvement du Bauhaus, lancé en 1919, alliait la modernité de la technologie et de l’art de construire avec une évolution culturelle internationale d’ampleur. Et c’est bien ce que souhaite la présidente de la Commission européenne : allier la révolution du numérique à un art de bâtir écologique qui améliorerait la façon de vivre de millions de personnes… Tout en créant de la beauté.

Voilà une belle vision de l’urbanisme et de l’architecture de demain. A ce sujet, il existe de multiples recherches, écrits, colloques et innovations techniques et architecturales amassées depuis des décennies dans les divers pays européens.

La ville et l’habitat

On en trouvera un fascinant aperçu dans le livre « La ville sensible » qui rassemble les écrits de praticiens provenant de diverses parties de l’Europe : Barcelone, Berlin, Nimègue, Rotterdam, Marseille, Paris, Tours, Bruxelles et des villes wallonnes. Ils font partie de « For Urban Passion » un think tank basé à Bruxelles sous la présidence de Paul Vermeylen dont nous nous republions ci-dessous la chronique de son précédent livre « Le temps de la métropole ».

Dans « La ville sensible », on trouve de jolis concepts comme « la rue, salon de la ville », ou « extension, du domaine de la nuit ». Ce qui nous invite à redécouvrir nos villes comme quelque chose de vécu, d’humain, explique Paul Vermeylen. Par exemple cette interrogation essentielle : comment les femmes vivent la ville, comment circulent-elles en fonction de leur sens de la sécurité. Les urbanistes s’en préoccupent, enfin. Et puis, cette politique de la nuit urbaine, dans ces villes qui brillent toute la nuit où il faut réguler la cohabitation entre résidents et fêtards (tout cela est empêché par la pandémie actuelle mais l’animation va revenir, c’est … urbain !).

Un constat important développé par Paul Vermeylen : les citoyens n’attendent plus que les politiques leur répondent, ils aménagent eux-mêmes des potagers sur des trottoirs, ils créent des mini plaines de jeux, ils verdissent leurs rues et impasses. Ils forcent ainsi les responsables politiques à plus de dialogue avec eux afin de créer des quartiers durables. A la concertation avec les comités de quartier, fleuron de la politique locale bruxelloise, s’ajoutent des budgets participatifs pour réaliser des « ménagements thérapeutiques des espaces publics » répondant exactement aux besoins des collectivités locales. C’est moins cher, c’est efficace, cela crée du lien entre habitants et avec les responsables politiques.

Il s’agit de politiques sensibles et non radicales qui assurent une continuité, une harmonie du paysage urbain.

A présent, constate Paul Vermeylen, un phénomène est accentué par la pandémie : l’habitat devient le pôle central de la vie urbaine. On travaille chez soi, on y éduque ses enfants. Cela nous amène à revoir la manière dont on vit les espaces. Y compris les espaces publics où l’on est confrontés à la difficile cohabitation entre vélos, voitures et piétons.

Cool planning

Enfin, il nous faut affronter un défi majeur : celui de l’avenir de nos villes face au changement climatique qui aura un impact dévastateur : réchauffement et multiplication des îlots de chaleur, variations extrêmes de pluviosité, perte de la capacité des sols à accueillir la nature... L’association « For Urban Passion » organise un Forum international « Cool Planning. Changing climate, our urban future ». On y analysera comment la vision des urbanistes se transforme, comment ils travaillent avec d’autres professions, quelles sont les nouvelles règles à mettre en place, comment coopérer avec les acteurs publics et privés afin de répondre à ces défis ? Comment densifier l’habitat tout en créant d’indispensable espaces verts ?

Trois ateliers aux titres symboliques tenteront d’apporter des réponses concrètes au défi climatique : le feu, l’eau, le sol.

Car il existe quantité de solutions pour autant que la volonté politique et l’adhésion de la population à une nouvelle manière d’habiter, de se déplacer, de travailler soient présentes.

  • « La ville sensible ». Sous la direction de Paul Vermeylen. Série Questions urbaines. L’Harmattan. Juin 2020
  • « Cool planning. Changing climate, our urban future », Forum 2020. Ce 21 octobre 2020 à BOZAR. www.urbanistes.be/fup

Sur le même sujet:

https://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/villes-id%C3%A9ales-une-utopie-mondialis%C3%A9e

https://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/bruxelles-l%E2%80%99iris-refleurira

https://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/bruxelles-sera-belle

Les métropoles, incubateurs de citoyenneté

Elles sont l’avenir de notre humanité de plus en plus urbaine. En s’y frottant les intelligences et les compétences, les urbains créent des solutions nouvelles en vue d’une (dé)croissance raisonnée, solidaire, durable et citoyenne. « Le temps de la métropole » : un livre passionnant de Paul Vermeylen.

Gabrielle Lefèvre (08/2014)

Architecte-urbaniste et expert en management public, Paul Vermeylen connaît bien les villes européennes mais aussi les capacités des habitants à innover, à recréer des solidarités et des formes de citoyenneté modernes. Il a été pendant 11 ans secrétaire-général d’Inter-Environnement Bruxelles, véritable chaudron démocratique où ont été mijotées les réflexions les plus en pointe sur l’avenir de la ville, de ses quartiers et de ses habitants.

Au moment où les Etats perdent leur pouvoir politique et économique à cause de la politique néolibérale européenne, les villes importantes, les régions reprennent le flambeau des ligues et alliances qui existaient déjà au moyen-âge. Alliances économiques, échanges d’expériences, complémentarités, réseaux de savoirs, partage de compétences : Paul Vermeylen détaille les parcours d’une trentaine de villes, métropoles par leurs tailles ou par leurs alliances et qui démontrent qu’un redéploiement économique créateur d’emplois et durable est possible en dehors des schémas imposés par les responsables politiques nationaux et européens.

La métropole doit être agile, créative, solidaire et durable, explique l’auteur.

 « Agile » car elle doit dynamiser les coopérations entre les territoires. On dépasse l’image d’une métropole liée au nombre de ses habitants en observant comment une ou plusieurs villes créent la métropole en coopérant à divers niveaux. Une possibilité nouvelle grâce aux moyens de transport des personnes, des biens et de l’information. Exemple : Bruxelles (1,1 million d’habitants) qui, limitée politiquement aux 19 communes forme une région bien étriquée ne correspondant pas à son bassin socioéconomique réel (3 millions). Heureusement, la loi de 2012 crée la « communauté métropolitaine de Bruxelles » chargée de dialoguer avec une centaine de communes situées tant en Flandre qu’en Wallonie afin de dynamiser le bassin d’emplois que cela représente grâce aux industries et aux moyens de transports dont le très attendu RER (Réseau express régional). Une dynamique possible grâce à l’agilité des gestionnaires politiques régionaux qui apprennent à coopérer avec une métropole-région et les pouvoirs communaux.

Le livre détaille entre autre la coopération transfrontalière et bi-régionale d’Oresund entre la Suède et le Danemark ainsi que la Randstad hollandaise liant Rotterdam, Amsterdam, La Haye, Utrecht et d’autres petites villes formant ainsi un « cœur vert » de 7,5 millions d’habitants. Un tel mouvement se dessine à Marseille et la création de l’Institut pour la Méditerranée qui offre un instrument d’analyse et de montage de projets sur la grande région euro-méditerranéenne.

Une grande part de ce chapitre est consacrée à France où débute seulement le mouvement de simplification territoriale. Et cette interrogation : les nouvelles instances parviendront-elles à dialoguer entre elles ? Une caractéristique commune à ces expériences : la collaboration entre secteurs public et privé pour arriver à des partenariats efficaces mais toujours dans le cadre d’une démocratie formelle exercée par les institutions élues.

« Créative » ? Face au mirage de la croissance à tout prix et forcément inégalitaire, les métropoles sentent mieux que les pouvoirs nationaux et internationaux les besoins des populations. Elles peuvent valoriser les richesses propres et les compétences mais dans un esprit de solidarité et dans le but de répondre aux besoins de proximité. C’est donc une démarche en « rhizome fertilisant et incluant » qui permet de mobiliser les talents et les inclure dans un chaînage de compétences et dans le cadre d’une économie innovante.

Exemple, Bordeaux qui a consolidé les grappes d’entreprises et facilité ainsi leurs initiatives dans quatre secteurs : le tourisme coordonnant des projets créateurs d’emplois, le commerce à travers une charte de l’urbanisme favorisant les complémentarités entre entreprises commerciales, le soutien à l’agriculture périurbaine et aux filières courtes et enfin, les services à la personne et l’artisanat stimulés par des projets de type coopératifs.

Bien entendu, le livre propose d’autres exemples de métropoles et communautés de villes innovantes aussi bien au point de vue social qu’économique. Ainsi, l’économie sociale et solidaire (ESS) est un secteur en pleine expansion dans nos pays européens, aidée notamment par le programme européen URBACT. Et la Wallonie n’est pas en reste, elle qui a été élue « district créatif » en 2013 par la Commission européenne et qui met la créativité au cœur de son dispositif de soutien aux entrepreneurs et porteurs de projets (principalement des PME et TPE).

A ce chapitre, s’ajoute une amusante réflexion sur les termes de « sérendipité » (l’exploitation créative de l’imprévu ou du fortuit), « happenstance » (le hasard d’être au bon endroit au bon moment), « bricolabilité » ou « innovation collaborative ». Termes eux-aussi illustrés par des exemples bien concrets. Fascinant de découvrir l’ingéniosité humaine dans l’amélioration plutôt que dans la destruction de la société!

« Solidaire » car seule une prospérité partagée peut faire grandir l’humain dans les métropoles. Il s’agit en effet de « solidarités chaudes » aux effets immédiats sur les besoins des populations (à distinguer de la solidarité nationale de type politique d’aide aux chômeurs, par exemple.) Comment les métropoles peuvent-elles donner aux individus les moyens de s’épanouir, de devenir autonomes ? Exemple à Rome, celui de la « Citta dell’altra economia » dans un quartier déshérité de Rome et qui, par l’action concertée entre la municipalité et une cinquantaine d’associations actives dans l’économie alternative a mis sur pied, dans un bâtiment entièrement rénové selon les principes de l’architecture durable, un forum permanent de l’économie alternative. Cette réalisation va même s’élargir à une « Cité des Arts ». Ainsi, tout un quartier (et ses habitants solidaires du projet) a repris place dans l’économie urbaine.

D’autres exemples démontrent que des métropoles peuvent efficacement accompagner des personnes et des groupes dans la recherche d’emplois, dans l’adéquation des formations et des demandes des employeurs, dans la prévention en matière de santé et d’accompagnement de la vieillesse, dans la sécurité de proximité, dans la revitalisation urbaine, etc.

« Durable », enfin : car il est évident que nous assistons à la fin d’un modèle ultralibéral et intenable au plan écologique tout en étant meurtrier au niveau social. Par bonheur, ils sont nombreux les exemples de développement de métropoles permettant de sauver des espaces verts que l’on consacre à l’agriculture, en plus des parcs et jardins d’agrément. L’urbanisation bien conçue peut multiplier les logements tout en ménageant la nature. Mais pour cela, il faut que les pouvoirs régionaux édictent des règles strictes. Un exemple est celui de Besançon en France où la communauté d’agglomération favorise l’agriculture urbaine afin d’enrayer l’étalement urbain. Avec comme conséquence des marchés alimentaires de produits locaux, un guide des produits de proximité, un abonnement à des paniers de produits frais fournis par des maraîchers des environs ; d’autres villes restaurent le lien social que constituent les parcs et zones de promenade ; d’autres promeuvent les transports publics pour enrayer l’invasion automobile privée.

Mais il faut aussi maîtriser l’immobilier et notamment accroître le nombre de logements sociaux. Bruxelles montre l’exemple intéressant du recyclage des immeubles de bureaux en logements. Quant aux immeubles modernes, ils doivent être conçus pour évoluer d’affectation dans le temps. On assiste en outre à des formules diverses de partage de logements, de logements kangourou ou intergénérationnels. Quant à la copropriété, elle est amenée à évoluer en usages mixtes accueillant des services collectifs tels les vélos collectifs, les chambres d’amis cogérées. Se développe aussi la notion d’habitat solidaire ou communautaire et l’on retrouve ainsi l’inspiration de nos béguinages moyenâgeux.

L’innovation est au rendez-vous du durable. De nouvelles ressources économiques aussi grâce à l’industrie du recyclage des déchets. Exemple dans la banlieue d’Anvers où le leader mondial du zinc Umicore a développé dans l’ancien site industriel d’Hoboken une reconversion des déchets non-organiques de la région. Résultat : sur 35.000 tonnes de déchets électroniques, on retire 100 tonnes d’or, 25 tonnes de platine, 30.000 tonnes de cuivre par an !

Le chapitre « durable » de ce livre est sans conteste le plus enthousiasmant pour les citoyens car il regorge de réalisations applicables un peu partout, pour autant que les habitants des métropoles, creuset de l’avenir, participent avec leurs élus à forger un futur autre, solidaire, de partage éclairé des biens communs, de créativité culturelle, sociale, économique. C’est possible : les preuves existent et ce livre nous le prouve.   

  • Le temps de la métropole, de Paul Vermeylen, Editions L’Harmattan, coll. Questions contemporaines, série Questions urbaines. 2014. 286 p. www.harmattan.fr

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