semaine 46

Des enfants condamnés à la rue

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 09 juillet 2016

Accueillir et accompagner ces enfants non accompagnés les sauvent des périls de la rue. Photo DR © UNICEF.

Des enfants migrants sont victimes de trafiquants en tous genres. Le gouvernement belge ne les protège pas assez. Pire, il affaiblit les associations qui les aident.

A Bruxelles, de plus en plus de sans abris trouvent refuge dans des maisons abandonnées ou en attente de réaffectation et sont expulsés sans ménagement dès que la police est avertie de leur présence. Il y a, en effet, des milliers d’habitations qui se trouvent en déshérence, perdues dans les règles administratives ou de justice alors que le manque de logements pour les plus démunis est criant. Il est devenu fréquent de buter sur des corps allongés dans des tunnels, sous des ponts, dans des entrées de commerces ou d’immeubles de bureaux, dans les principales villes de Belgique et d’Europe.  

Et pourtant, le gouvernement belge a décidé de supprimer 10.000 places d’accueil pour les demandeurs d’asile. Les migrants et autres sans-abris, qui ne sont pas demandeurs d’asile ou qui ont été déboutés, sont condamnés à la rue. Et ceux qui craignent le parcours administratif complexe pour se réinsérer dans notre société (et d’ailleurs incompréhensible pour la plupart de nos concitoyens) se débrouillent dans nos jungles urbaines, ce qui peut en effet accentuer le sentiment d’insécurité des habitants. 

La plus grande insécurité est cependant celle qui est vécue par ces sans abris, livrés à la merci du climat, des bandes de casseurs, de racistes, d’ivrognes et, pire encore, des trafiquants d’êtres humains.

Cela n’a pas empêché le gouvernement bruxellois, en avril dernier, de mettre fin à l’hébergement d’hiver par le SAMU social, d’une cinquantaine d’enfants et de leurs parents, tous Roms. Les voilà à la rue, alors que, clame Bernard De Vos, le Délégué général aux droits de l’enfant, « la Convention internationale relative aux droits de l’enfant prévoit en son article 3 que "dans toutes les décisions qui concernent les enfants (…) l’intérêt supérieur de l’enfant" doit être une considération primordiale. » 

Et pourtant, ajoute Bernard De Vos, une Task Force a été créée, il y a de cela plusieurs années déjà, sous la présidence du Ministre-Président de la Région de Bruxelles Capitale. « Mais elle ne s’est réunie qu’une seule fois faute de moyens. Ces moyens semblent aujourd’hui disponibles (on évoque un chiffre avoisinant le million d’euros). Ce budget réparti entre les communes doit bénéficier soit à des publics fragilisés (réfugiés, sans-abri) soit à des publics oubliés (Roms ou gens du voyage). » (1)

Aux dernières nouvelles, ces familles étaient toujours dans la rue. 

Les MENA, victimes des trafics

Les Roms sont des Européens, certains enfants sont nés en Belgique. Paradoxalement, ils disposent de la liberté de circulation mais de moins d’aide que les demandeurs d’asile protégés par le droit et les conventions internationales. Malgré ces droits, des milliers d’enfants errent en Europe, poussés sur les chemins de l’exil par les guerres multiples. Ces MENA (mineurs non accompagnés) sont les victimes principales de travail forcé et de trafics dénoncés dans toute l’Europe.

 Selon l’UNICEF, rien que cette année 2.370 demandes d’asile ont été enregistrées par le Commissariat général aux réfugiés et apatrides, soit 5 fois plus qu’en 2014. La plupart des mineurs sont des garçons de 16 à 18 ans. Selon les chiffres de 2012, ils provenaient essentiellement des pays suivants : Afghanistan, Algérie, Maroc, Guinée, République démocratique du Congo, Inde et Roumanie. Actuellement, 1376 proviennent d’Afghanistan, 436 de Syrie, 181 d’Irak, 98 de Somalie, 46 de Guinée. Plus de 70 % des mineurs sont signalés par les services de police. Les autres se présentent spontanément auprès de l’Office des étrangers afin d’y introduire une demande d’asile. La quasi-totalité restera en Belgique car ils sont en général reconnus comme réfugiés.

Comment ont-ils été séparés de leur famille ? Les histoires sont multiples et souvent tragiques. Selon les sources officielles belges, certains se retrouvent seuls en Belgique suite au départ des parents qui ont été déboutés de la procédure d’asile. D’autres sont envoyés par leurs parents à voyager en Europe afin d’y trouver un avenir meilleur. D’autres encore sont victimes de la traite d’êtres humains (exploitation sexuelle, exploitation économique) : un trafic florissant aux frontières désormais fermées aux plus désespérés mais poreuses pour les criminels !

On trouve aussi des mineurs qui fuient la misère du pays d’origine. Il s’agit surtout de garçons âgés de 14 à 18 ans qui gardent les contacts avec leur famille restée au pays. Certains ont été interceptés par les autorités belges alors qu’ils étaient en transit en Belgique, tentant de se rendre en Grande-Bretagne ou dans un pays scandinave. Enfin, il y a les mineurs venus rejoindre des membres de leurs familles établies en Belgique alors que les conditions du regroupement familial n’étaient pas remplies ou des mineurs voyageant en groupe avec des membres de leur propre communauté, telle la communauté Rom.

Une description poignante de trajectoires variées de MENA nous est donnée par David Lallemand (ex-RTBF « Les jeunes s’en mêlent ») et à présent actif à la Délégation générale aux droit de l’enfance. Il a réalisé un documentaire « Children on the Move : Children First » à regarder absolument pour qui veut approcher ces histoires dramatiques, touchantes et parfois pleines d’espoir. (2)  On peut admirer l’extraordinaire dévouement de quantité d’associations existant en Europe et qui aident ces enfants, à côté des structures étatiques. Parmi celles-ci, l’ASBL Synergie 14, créée par des réfugiés politiques eux-mêmes à qui se sont joints d’autres personnes animées par les mêmes idéaux, et qui intervient en Afrique et en Belgique. A Bruxelles, on y accueille des jeunes en rupture, ceux qui ne se sentent pas bien dans les dispositifs d’accueil classiques. Au Niger, l’action de l’ASBL se fait par le biais d’écoles de devoir qui donnent leur chance à des enfants déshérités. (3)

Il reste que la politique du gouvernement belge est largement insuffisante pour répondre aux besoins de ces enfants. UNICEF Belgique estime que le réseau fédéral pour les demandeurs d’asile en Belgique aurait besoin de 300 places par mois pour les enfants. De plus, on constate l’arrivée de très jeunes enfants. Il est donc essentiel, estime cette ONG, de trouver des solutions adaptées aux moins de 12 ans (petite structure d’accueil ou familles d’accueil) et de prévoir un accompagnement des familles au-delà d’une période de 3 mois. (4)

Devant l’accroissement du nombre de MENA en Europe, les ombudsmans, médiateurs, et défenseurs des droits de l'enfant européens se sont réunis le 28 juin 2016 à Paris. Ils ont adopté une déclaration commune appelant les Etats à assurer une protection effective des enfants migrants. (5) Ils demandent notamment d’assurer des voies légales d’immigration afin que les enfants ne soient pas captés dans les trafics des passeurs criminels. Et d’aider aux réunifications familiales. Ils demandent un système fiable d’identification, d’enregistrement et de recensement des mineurs dès leur arrivée en Europe et une coopération renforcée entre les pays afin de leur venir en aide et de « les protéger contre toute disparition, violence, négligence, traite ou exploitation. » Il faut aussi que les Etats mettent fin à toute forme de rétention ou de détention des enfants migrants, que soient désignés des tuteurs ou des représentant légaux, indépendants et qualifiés pour défendre les intérêts de ces enfants, etc.

Cet appel sera-t-il entendu par une Europe qui ferme ses frontières et s’enfonce dans ses turbulences économiques et politiques ? Nombreux sont les citoyens qui veulent plus d’Europe, à savoir une communauté de valeurs basées sur la solidarité et un développement à la fois social, économique et politique démocratique, pour plus d’égalité et de fraternité. (6) Les enfants, les jeunes devraient être les premiers à en bénéficier.

(1) http://www.switch-asbl.org/projet/les-familles-roms-bruxelles/

(2) https://vimeo.com/77772716

(3) http://www.synergie14.be/synergie14/L_ASBL/c/fr_Introduction_.htm

(4) https://www.unicef.be/fr/enfants-migrants-non-accompagnes-leur-nombre-explose-unicef-belgique-tire-la-sonnette-dalarme/

(5) http://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/declaration_de_paris_-_enfants_migrants.pdf

(6) http://www.oxfamsol.be/fr/que-fait-oxfam-propos-de-la-crise-des-refugies-et-migrants

 

Le coup de gueule du CIRE

Oui, les demandes d’asile sont en nette baisse depuis le début de l’année. Et il n’est pas facile de gérer un réseau d’accueil qui doit s’ajuster aux arrivées fluctuantes. Donc, oui, le Gouvernement devait prendre des décisions pour adapter le réseau d’accueil au contexte actuel. Mais la nature des décisions prises et leur ampleur ne semblent pas répondre à cette ambition-là, mais plutôt à celle de se débarrasser de partenaires associatifs gênants.

Le Gouvernement profite en effet du plan de fermeture de 10.000 places pour supprimer le modèle d’accueil des associations actif depuis 17 ans. En partenariat avec Fedasil, elles proposent aux demandeurs d’asile un hébergement dans des appartements, avec un accompagnement adapté à leurs besoins. Un modèle d’accueil reconnu qui favorise l’autonomie et l’intégration. Et qui s’inscrit dans une histoire: depuis 1954, les associations ont accueilli, au fil des crises migratoires, les réfugiés hongrois, albanais, rwandais, kosovars, irakiens, afghans, syriens... Cette collaboration prend donc fin aujourd’hui, en pleine crise du logement, à un moment où la Belgique a précisément besoin de renforcer les outils d’intégration et où la crise des réfugiés est bien loin d’être terminée.

La logique voudrait qu’en période d’arrivée importante de demandeurs d’asile, le Gouvernement ouvre des places "d’urgence", "temporaires" et "extra" et que lorsqu’il y a une diminution de ces arrivées, il ferme ces places-là et revienne à une base de places structurelles de qualité. En 2000, en 2009 puis en 2015, les associations ont répondu présentes pour l’ouverture de places et se sont adaptées du mieux possible aux fermetures qui ont suivi et aux multiples changements demandés par Fedasil et les autorités politiques. Aujourd’hui, ce n’est pas la logique adoptée: la fermeture concerne aussi des places structurelles. Et ce, sans aucune concertation, ni information. Une décision unilatérale.

Alors, pourquoi? Parce que notre système d’accueil a été évalué négativement? Parce que les résidents se sont plaints? Parce que ce type d’accueil coûte plus cher que les autres? Rien de tout cela. L’accueil individuel fonctionne bien et est moins coûteux que l’accueil en centres collectifs. C’est plutôt parce que notre mission est la défense des droits des étrangers, des demandeurs d’asile et des réfugiés. Et qu’aux yeux de certains, nous les accueillons peut-être "trop bien". Dans un contexte de politique migratoire restrictive, de dissuasion des demandeurs d’asile, les associations - par leur discours et leurs pratiques - gênent.

Le Gouvernement a fait un choix de fermeture brutal, non discuté, non négocié, manquant de prudence, évinçant les organisations comme la nôtre. Un mode de décision cynique et malsain pratiqué par le Gouvernement actuel. Notre secteur en fait les frais, à l’image d’autres acteurs de la société civile ou des services publics. Ce mode de gouvernance qui exclut la concertation, voire l’analyse et la critique, constitue un danger pour notre démocratie.

Même si nous ne pouvons plus à l’avenir défendre un modèle d’accueil respectueux des droits des demandeurs d’asile à travers notre mission d’accueil en logements individuels, notre combat pour la défense des étrangers ne s’arrête pas là et nous poursuivrons notre mission, par tous les moyens possibles, avec toujours plus de force et de conviction.

Cette carte blanche a été publiée sur le site de la RTBF, vendredi 17 juin. https://www.cire.be/

 

Commentaires

Portrait de Paul Defawe
Pour avoir visité personnellement des immeubles abandonnés appartenant entre autre à certains pouvoirs publics, je confirme ces logements utilisés par des réfugiés avec ou sans papiers dans des conditions inhumaines et dangereuses.

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