semaine 04

Chios, un enfer pour les exilés

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 08 janvier 2021

Une demandeuse d’asile afghane et sa fille traversent un fossé rempli de déchets dans une installation spontanée sur l’île grecque de Lesbos. Photo d’archives, novembre 2019. © HCR/Achilleas Zavallis

Que se passe-t-il donc sur cette petite île grecque de la Mer Egée, à onze kilomètres seulement de la côte turque ? Chios est une très belle île au passé mouvementé, qui serait la patrie d’Homère et qui offre aux touristes une géographie variée et séduisante. Pour l’heure et depuis 2016, c’est une des 5 îles de la mer Egée qui abrite des demandeurs d’asile dans des RICs, à savoir des « Reception and Identification Centres » que l’on appelle généralement « hotspots ». Là, il s’agit d’établir les dossiers de ces demandeurs d’asile afin de les répartir dans divers pays européens ou les faire rentrer chez eux.

Pour bien comprendre l’évolution de la politique européenne en la matière, lisez ceci :

https://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0577-comprendre-le-nouveau-pacte-sur-la-migration-et-l-asile

Voici comment on y résume l’échec de la politique d’asile européenne : « le déni de solidarité entre les États membres, qui s'est traduit par un refus catégorique des certains États d'accepter le système de répartition (relocalisation) proposé par la Commission ; les nombreux naufrages de migrants en mer Méditerranée ; l'existence de camps en Libye et le développement des réseaux de trafic illicites de migrants ; l'accord trouvé avec la Turquie en 2016 qui prévoyait le renvoi dans ce pays des migrants irréguliers arrivés en Grèce; l'incendie du 9 septembre 2020, qui a complètement détruit le camp de Moria ».

Les Etats ont mis quantité d’obstacles à l’accueil et à la répartition des demandeurs d’asile et l’on peut craindre que le nouveau Pacte sur la Migration et l’Asile présenté en septembre 2020 par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, ne soit accepté que parce qu’il favorise le retour des réfugiés vers leurs pays d’origine…

Mais ce qui provoque l’indignation, c’est l’aggravation des conditions de vie des milliers de demandeurs d’asile entassés de manière inhumaine dans les camps sur les îles grecques.

  Un rapport alarmant

 Un rapport très détaillé a été établi par Elvire Fondacci, qui a travaillé plusieurs mois dans une ONG à Chios où l’on compte environ 3.720 demandeurs d’asiles et réfugiés.

54% sont des hommes, 23% des femmes,12% des petits garçons, et 11% des petites filles. Donc, les enfants représentent 23% de cette population. 7 sur 10 ont moins de 12 ans et 8% sont non accompagnés ou séparés de leurs familles. 26% viennent de Syrie, 21% d’Afghanistan, 20% de Somalie, 14% de Palestine, 7% d’Iraq, et 12% d’autres pays (Cameroun, zones kurdes, Iraniens, Pakistan, etc.).

Le rapport rapporte des cas non isolés de pratiques des garde-côtes grecs qui renvoient des embarcations pleines d’exilés vers la côte turque toute proche. Et cela de manière totalement illégale. Ceux qui arrivent sur les îles passent par un double système d’interrogatoire, un premier visant à déterminer l’urgence et les conditions de l’accueil selon qu’il s’agisse de mineurs, d’handicapés, etc. Et ensuite un second qui permet de dresser le profil complet y compris administratif du demandeur d’asile et son droit à séjourner dans le centre, de bénéficier d’une assistance sanitaire et les enfants d’aller à l’école, avant d’être dispatché vers l’un ou l’autre pays… Ou vers la Turquie si la demande n’est pas acceptée. Cette procédure dure des mois et ensuite le demandeur d’asile reçoit des documents d’identité, valides trois ans, qui lui permettent de séjourner légalement à Chios et d’obtenir des documents de voyage. Ceux-ci leur permettent de voyager à travers l’Union européenne, et, s’ils ont un visa, dans des pays extérieurs à l’UE. Ils peuvent aussi travailler en Grèce et bénéficier de la sécurité sociale, des soins de santé, de l ’éducation.

Détentions abusives

Mais si la demande d’asile est rejetée deux fois, le demandeur est placé par les autorités grecques dans des conditions de détention très différentes et cela pendant une très longue période puisque cela peut durer 18 mois alors que la loi n’en prévoit que 3. La détention est donc souvent illégale, elle est précédée d’un séjour en prison où les demandeurs d’asile côtoient des détenus de droit commun, ils sont entassés parfois une vingtaine par cellule, les femmes aussi, séparées des hommes, et comme eux vivent dans des conditions insalubres. Les militants des droits humains n’ont aucun accès à ces centres. Les détenus ne comprennent rien aux procédures qui leur sont imposées par les Grecs car les documents ne sont pas tous traduits en anglais et même si c’est le cas, les procédures ne sont pas compréhensibles par les intéressés. Donc, beaucoup ne savent pas pourquoi ils sont détenus. Pour certains, qui nécessitaient des soins médicaux, il a fallu une intervention d’ONG pour qu’un médecin puisse se rendre à leur chevet.

Certains demandeurs d’asile ont été emprisonnés simplement parce qu’ils se trouvaient à proximité d’une zone de rixe ou de troubles dans un camp, sans enquête et sans procès, sans que leurs proches soient avertis. Or, il est extrêmement difficile de trouver des juristes disposés à aider ces prisonniers entièrement sous la coupe des autorités grecques et donc disparus des radars internationaux.

Dans son rapport, Elvire Fondacci raconte les cas de mineurs d’âge qui ne sont pas considérés comme tels par les interrogateurs, certains se trouvant alors en prison, d’autres sont emprisonnés alors même qu’ils ont les documents prouvant leur minorité… Mais ils ne peuvent se payer un avocat afin de défendre leur cause. Diverses procédures sont prévues pour tenter de déterminer l’âge réel d’un demandeur mais des erreurs semblent nombreuses ; de même pour les empreintes de doigts dont l’enregistrement n’est pas toujours fiable ce qui pose de graves problèmes de vérifications longues et difficiles lors de l’obtention du statut de réfugié.

Plus facile si on est chrétien !

Les pratiques de certaines ONG posent aussi question. Ainsi, la rumeur circule qu’on obtient plus facilement des papiers si on est chrétien. Et une ONG en profite pour faire du prosélytisme en échange de l’aide. Cette aide est d’ailleurs dispensée par les diverses ONG de manière spécialisée, l’une s’occupant d’éducation, l’autre d’aider les femmes, la troisième des hommes, la quatrième cherche des appartements pour loger les familles, etc. Dans le cadre du programme ESTIA qui prévoit la recherche de logements pour les plus vulnérables et fournit de l’argent aux familles, le montant minimal de cette somme qui était de 90€ par mois est descendu à 75€ par personne de plus de 18 ans. Une famille de six personnes et plus ne reçoit que 245€ par mois.

De plus, la possibilité des ONG d’apporter une aide aux demandeurs d’asile a été fortement réduite par les autorités grecques qui limitent drastiquement les autorisations.

Or, une aide accrue est urgente car on constate que nombre d’exilés ne disposent pas des bénéfices de ESTIA malgré le fait qu’ils soient vieux, handicapés, femmes enceintes, blessés, malades. On a vu un aveugle errant dans un camp sans la moindre aide. D’autres handicapés sont hébergés mais on n’autorise personne de leur famille, alors qu’ils sont incapables de vivre seuls. Il arrive aussi que la maison ou l’appartement soient insalubres et personne n’oblige le propriétaire à remplir ses obligations alors qu’il est payé.

Enfin, l’accès aux soins médicaux n’est pas facile. Ainsi, un enfant de onze ans souffrant d’une grosse pierre au rein et qui devait être opéré à Athènes n’a pu bénéficier de soins que plusieurs mois après car on lui déniait son statut de mineur d’âge. D’autres, sans traducteurs, ne comprennent rien à ce que leur dit le médecin.

L’espoir d’un ailleurs

Ce qui ressort de ce rapport édifiant est que les mesures mises en œuvre à Chios visent surtout à dissuader les demandeurs d’asile à venir et à rester. Or, qui parmi ces malheureux a pour but de s’installer en Grèce ? L’espoir de la majorité de ces exilés est de trouver un accueil digne afin de survivre avec une famille, de s’intégrer dans une communauté et un travail, de commencer une nouvelle vie à défaut de pouvoir rentrer chez soi dans de bonnes conditions de sécurité. Or, ils sont confinés sur une petite île sans la moindre possibilité de disposer de moyens afin de créer cette nouvelle vie. Ils sont emprisonnés, tout en étant livrés à eux-mêmes dans ce qui devient une jungle. On se dispute une place dans un container déjà occupé par une famille, on perd sa tente dans les vents violents qui balayent l’île et il faut en acheter une autre au marché noir car les organisations internationales considèrent qu’il ne s’agit plus d’une situation d’urgence. Le sol est couvert de boue et les toilettes débordent en cas d’inondations. D’ailleurs, il n’y a qu’une toilette pour une centaine de réfugiés… Idem pour les cabines de douches si rares, sales, où l’eau est froide… Quand les robinets fonctionnent.

Et la situation s’aggrave encore en hiver avec le froid. Les déchets ne sont pas enlevés régulièrement et s’accumulent, ce qui menace la santé de tous, particulièrement des enfants. Cela provoque nombre de maladies de peau dues à des contaminations, des piqûres, la saleté. L’hygiène est impossible par manque d’eau et la résistance physique s’affaiblit à cause d’une nourriture insuffisante, de mauvaise qualité et souvent avariée. L’absence d’électricité crée une insécurité grave notamment pour les femmes, les enfants qui doivent aller aux toilettes ou dans la nature en pleine obscurité.

Chaque groupe se reconnaît selon sa nationalité et tente d’organiser une forme de solidarité ethnique ce qui n’empêche pas les rivalités, les agressions, les violences entre groupes dans l’exaspération de la promiscuité, de la précarité, de l’absence de perspective d’avenir. Les longues files d’attente pour obtenir quoi que ce soit sont aussi un facteur d’agressivité.

Et la pandémie de la COVID-19 s’ajoute à cet enfer qu’est devenu le camp de Chios, ainsi que l’expose avec une implacable rigueur Elvire Fondacci.

Appel est donc lancé aux autorités européennes et grecques pour contrôler ce qu’il se passe dans les 5 îles devenues des camps de concentration inhumains pour des milliers d’exilés déjà victimes des guerres et des pauvretés. Ils sont détenus dans des conditions qui sont autant d’atteintes graves aux droits humains les plus élémentaires. La seule solution digne est d’accélérer les transferts des demandeurs d’asile vers un maximum de pays européens. Ou, là où c’est possible et si les exilés le souhaitent, rentrer chez eux mais avec une aide réelle. Après tout, l’Europe est assez riche pour être solidaire. L’argent n’est pas un problème : il suffit de réduire les dépenses d’armements et consacrer cet argent à tenter de réparer les malheurs causés par les guerres, qu’elles soient militaires ou économiques.

 

 

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