semaine 09

Écoutez les révoltes des peuples

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 17 décembre 2020

Des femmes indiennes, jeunes et plus âgées, se mobilisent un peu partout en Inde. Photo © D.R.

Ne croyez pas que la pandémie de la Covid-19 écrase les mobilisations, les révoltes, les soulèvements des peuples un peu partout dans le monde. Même si nos médias traditionnels n’en parlent pas assez, des articles, des reportages, des livres nous détaillent les formes multiples des actuels soulèvements populaires contre les injustices, les répressions, les dictatures, les corruptions de dirigeants…

Ces mobilisations se font avec courage, avec dignité la plupart du temps, avec violence aussi, lorsque les répressions sont brutales. Chaque peuple réinvente sa culture de la contestation.

Les révolutions arabes

Ce 17 décembre, on célèbre le dixième anniversaire de ce qu’on a appelé le « printemps arabe », une protestation de tout le peuple tunisien, le 17 décembre 2010, après le suicide par le feu du jeune Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, victime de la répression des plus pauvres par les forces policières au service des pouvoirs locaux corrompus. Les révoltes se sont multipliées, des millions de jeunes, de travailleurs pauvres, de femmes, d’étudiants, de défenseurs des droits humains, de syndicalistes se sont levés pour manifester leur volonté de changement de régime, pour un monde de justice sociale, de transformation économique au service des populations et plus des grands groupes économiques et financiers qui asservissent les pouvoirs politiques. Le vent de la révolte a soufflé en tempête sur différents pays du Proche et du Moyen Orient.

Dix ans après, la Tunisie a poursuivi son chemin vers la démocratie, mais l’Egypte est à présent soumise à une dictature militaire pire que celle qui sévissait auparavant. La guerre sévit toujours en Syrie, en Libye, au Yémen. La population irakienne se soulève contre la corruption des politiques. Le Soudan voit son avenir très incertain. Le Liban explose lui aussi contre l’incurie et la corruption des gouvernants. Le Maroc a réprimé les manifestations des jeunes et des populations d’agriculteurs des régions les plus pauvres du Royaume tout en occupant le Sahara Occidental et en attisant des ferments de guerre avec l’Algérie, contestée par les jeunes Algériens indignés par un système politique corrompu et figé. (1)

Chaque révolte est singulière, chaque rébellion utilise des codes propres aux cultures de ces pays même si en apparence il y aurait une certaine ressemblance accentuée par l’usage des réseaux sociaux échappant aux censures. C’est ce que nous explique l’historienne Leyla Dakhli dans le livre collectif « L’Esprit de la révolte. Archives et actualité des révolutions arabes” paru au Seuil. On y décrypte la symbolique des “vendredi”, non plus jours de prière mais de réunion, de convergence, de colère, de départ… On y parle de l’humiliation comme déclencheur d’une révolte, plus même que la pauvreté. On y raconte la façon dont des femmes enfermées chez elles manifestent en se prenant en photo avec des slogans… (2)

Gigantesques grèves en Inde

En Asie aussi, les peuples se soulèvent. L’Inde qui connaît un régime ultra-conservateur avec une dictature de l’hindouisme traditionnel connaît des manifestations gigantesques dont on parle à peine ici alors qu’elles sont le signe d’une révolte populaire d’ampleur mondiale. Ainsi, les 26 et 27 novembre 2020, s’est déroulée la plus grande grève générale et coordonnée dans le monde. Imaginez tous les travailleurs de tous les secteurs dans tous les pays européens se mettant en grève en même temps et vous aurez une idée de l’ampleur de cette manifestation en Inde.

 « La grève a été organisée pour protester contre le démantèlement par le gouvernement Narendra Modi des lois protectrices du travail, le refus de négocier une augmentation du salaire minimum, l'augmentation du chômage et de la précarité de l'emploi, des prix exorbitants, la vente de plusieurs unités du secteur public à des entités privées, l'invitation à des capitaux étrangers dans un grand nombre de secteurs, y compris la défense et l'espace, et le refus de fournir un soutien du revenu dans une économie en déclin, qui a subi un grave effondrement lors du récent verrouillage. », lit-on sur le blog de Jean-Marc B, sur Médiapart (3) Ce 8 décembre 2020, le monde agricole tout entier a été en grève en Inde après l’adoption de lois mettant les agriculteurs sous la coupe des grandes entreprises. Et l’on sait, grâce notamment à Vandana Shiva, combien le monde agricole indien qui fait vivre 40 % de la population du pays, souffre de la pauvreté, de la corruption, de la répression, de l’exploitation éhontée des ressources naturelles par des multinationales. Il n’est donc pas surprenant que le nombre de suicides de fermiers peut être qualifié d’épidémie. Une situation évidemment aggravée par la pandémie actuelle. (4)

Haïti, les nouveaux « tontons-macoute »

Le 10 décembre, journée internationale des droits humains, des milliers de manifestants ont bravé le régime de terreur qui sévit actuellement en Haïti. Une terreur telle que même le « parrain » étatsunien a dénoncé les massacres organisés par des chefs de bande mafieux encouragés par le pouvoir mis en place par les Etats Unis, celui de Jovenel Moïse qui gouverne actuellement par décrets en l’absence de parlement. Une dictature mafieuse avec escadrons de la mort et pègre ultra violente gouverne le pays par la terreur. On verra ce que la nouvelle administration de Joe Biden fera de ce régime qui rappelle les heures les plus noires de ce pays parmi les plus pauvres du monde.  (5)

Soulèvements populaires

L’actualité illustre donc, dramatiquement, le livre « Soulèvements populaires » que vient de publier Alternatives sud, publiée par le Centre Tricontinental et qui nous offre à chaque publication les points de vue du sud. Frédéric Thomas, docteur en sciences politiques, souligne que même s’il y a une simultanéité de révoltes dans le temps, comme en 2019 en Equateur, au Liban, en Irak, au Chili, à Hong Kong, en Haïti, au Soudan, en Algérie, chacune est différente. Les détonateurs sont localisés mais les crises sont bel et bien internationalisées. Notamment dans les cas de Haïti, du Liban et de l’Irak, « pays sous dépendance économique et politique où l’ingérence des Etats-Unis et de puissances régionales pèse lourd », explique Frédéric Thomas. Cela vaut aussi pour l’Equateur où le rôle joué par le Fonds Monétaire international est à l’origine de la révolte. On (re)découvre ainsi les « flux et reflux » des mouvements sociaux au cours de l’histoire des pays. Ces révoltes sont souvent « le fruit d’une myriade de micro-organisations, de collectifs militants et de cristallisations informelles, qui s’activent le plus souvent ‘sous les radars’ et qui, à un moment donné, convergent et opèrent une mutation dans et par le soulèvement », explique F. Thomas. Ce livre explique comment des peuples passent « si abruptement d’une protestation contre une taxe WhatsApp au Liban ou l’augmentation de quelques centimes du ticket de métro au Chili à une insurrection généralisée. » Et l’on en arrive à l’exigence d’un changement de « système ».

Le grand intérêt de ce livre est aussi la description des révoltes des femmes dans des sociétés aussi différentes que l’Inde, le Chili, et leur participation grandissante dans les mouvements. Frédéric Thomas souligne lui aussi la créativité, le recours à l’humour, la poésie, à l’oralité, aux graffitis, bref, une culture du détournement qui se répand comme une trainée de poudre…

Un livre passionnant pour qui veut comprendre l’ampleur et la subtilité de ces mouvements populaires qui visent à changer le monde pour plus de justice et d’égalité. (6)

1. Le Soir du 17 décembre 2020. Article de Baudouin Loos. « Un immense vent de liberté s’est levé en Tunisie il y a 10 ans ».

2. https://www.mediapart.fr/journal/international/161220/l-esprit-des-revolutions-arabes

3. https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/261120/inde-26-et-27-novembre-2020-la-plus-grande-greve-de-lhistoire-mondiale et https://www.newsclick.in/worlds-biggest-strike-begins-in-India

4. https://www.theguardian.com/world/2020/dec/08/nationwide-farmers-strike-shuts-down-large-parts-of-india

5. https://www.mediapart.fr/journal/international/121220/un-regime-autoritaire-soutenu-par-le-crime-s-installe-en-haiti

6. « Soulèvements populaires ». Alternatives Sud. Point de vue du Sud. Ed. CentreTricontinental et Editions Syllepses. 2020.

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