Une figure de la peur, le dragon

Street/Art

Par | Penseur libre |
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Les figures de la peur, dans le street art, sont pléthore et, ce simple fait, est en soi intéressant à plus d’un titre.

Le « regardeur » n’est guère surpris de retrouver des figures de connaissance : des fauves, des diables et des démons, des crânes et des squelettes, de noirs corbeaux, des monstres, les icônes modernes de l’horreur et de l’épouvante popularisées par les blockbusters américains, la littérature et les mangas japonais

En quelque sorte le street art est une énorme machine à recycler les images de la peur inscrites dans nos cultures, dans nos imaginaires et dans le tréfonds de nos subconscients. De plus, puisant dans des cultures fort diverses de puissantes images, il en invente de nouvelles qui reflètent nos peurs et notre angoisse du futur.

Une image de la peur a retenu particulièrement mon intérêt : il s’agit de la figure du dragon.

Les street artistes n’ont guère retenu les images médiévales des dragons de nos mythologies. Ils ont emprunté dans une très large mesure aux cultures asiatiques, chinoises et japonaises, leurs images de dragons. Plus précisément, ils ont puisé dans la riche iconographie asiatique des traits des dragons, certains traits, en occultant d’autres.

Regardons de plus près les dragons modernes de nos street artistes.

Ils ont conservé le caractère colossal de l’animal et ses caractéristiques principales : le corps est celui d’un serpent, il possède de courtes pattes, sa tête présentée le plus souvent la gueule ouverte est surmontée par des cornes, des dents acérées menaçantes. La chimère est un monstre doté d’une force prodigieuse et inspire l’effroi.

Les ailes des dragons asiatiques ont disparu alors qu’ils sont représentés non pas rampant sur le sol, mais en lévitation. Les dragons cracheurs de feu associés à la symbolique de la terre ont quasiment disparu de l’iconographie des street artistes contemporains.

Tout se passe comme si les street artistes avaient trié dans la mythologie du dragon des caractères pour fabriquer une autre image du dragon. Curieusement alors que le graphisme des œuvres renvoie aux traditions asiatiques, l’image du dragon bienveillant et protecteur a été gommée. Plus généralement, pour faire court, les significations symboliques de tous les dragons sont occultées. Reste une image du dragon, qui n’est pas la somme de toutes les images de tous les dragons, mais une image dérivée, une création iconique moderne ayant perdu toute signification métaphysique et religieuse.

Reste une interrogation. D’où vient l’image actuelle qui est relativement consensuelle des dragons ?

Toutes les cultures, toutes les mythologies ont eu des animaux fantastiques auxquels sont attachés des pouvoirs. Pouvoirs sur le monde et sur les Hommes. Ils étaient à ce titre l’objet d’un culte.

A mon sens, il serait vain de rechercher dans les images des dragons d’ici et d’ailleurs les sources iconographiques de nos dragons, sujets de bon nombre de fresques en Occident. Il faut plutôt chercher l’origine dans tous les vecteurs de l’imaginaire collectif moderne : la littérature au sens large, le cinéma, la bande dessinée et plus particulièrement les mangas japonais, les jeux de rôle et les jeux vidéo.

Mon sentiment est que les street artistes ont essentiellement puisé des images et des traits comportementaux des dragons dans leur culture, une culture centrée sur l’image. Dans un curieux syncrétisme, ils ont mélangé des caractères pour créer un nouveau monstre, à l’aspect effrayant, n’obéissant qu’à ses instincts, un animal dont le principal attribut est la force sauvage.

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N’oublions pas l’intérêt du dessin du dragon pour des artistes plasticiens. La représentation de son corps est un redoutable exercice qui témoigne de la maîtrise technique de l’artiste. N’oublions pas d’établir un parallèle avec l’occurrence des dragons dans les tatouages modernes. Une manière de signifier à l’autre sa force « sauvage ».

Parmi les milliers d’animaux fantastiques des mythologies anciennes bien peu ont survécu dans l’imaginaire des Hommes et des artistes. La figure du dragon a été revivifiée dans une culture occidentale mondialisée par les images issues des médias de masse. Elle est l’objet d’une recréation moderne prenant en compte de nouveaux intérêts et de nouvelles peurs. La dimension spirituelle et ésotérique ancestrale du mythe est morte, avant une hypothétique renaissance.

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