semaine 08

Le Ministère de la Santé

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 05 janvier 2020

© Serge Goldwicht

Emménager dans un nouvel appartement, quelle joie et quel boulot ! Ranger les livres, les disques et se souvenir. Trouver la meilleure place pour cette toile qu’il adore, achetée il y a dix ans. Sur ce mur -là ? Oui, non, oui. Le cadre est droit ? On dirait bien. Pas de reflet ? On la voit bien ? Oui, si je place le fauteuil ici. Et la photographie de Maman et des enfants ? Là, sur ce meuble, bien en évidence.

La journée passe si vite. Déjà, la nuit inquiétante se poste derrière les fenêtres. La première nuit dans son nouvel appartement débute. Il se couche et s’endort. Il ignore combien de temps il a dormi mais en pleine nuit, il est réveillé par des pleurs. Une femme pleure dans l’appartement d’à côté.

- Nom de Dieu !

Il aurait loué un appartement voisin d’une dingue qui pleure la nuit ? Il sait déjà qu’il ne trouvera plus le sommeil. L’excitation du nouvel appartement et cette femme qui pleure, c’est trop. Il se lève et, en pyjama, sort sur le palier. Pas de doute, une femme pleure dans l’appartement voisin dont la porte est ouverte. Il entre. Elle a peut-être besoin d’aide.

Dans l’obscurité, il parcourt les pièces vides jusqu’à une chambre au bout d’un couloir éclairée par un abat-jour funèbre. Assise sur une chaise, une femme pleure. Sa mère, morte il y a longtemps.

  • Maman ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Entre ses larmes, la femme répond : « J’étais seule, tellement seule. Pourquoi n’es-tu jamais venu me voir ?

  • Oui, j’aurais dû Maman, pardonne moi. En lui parlant, il prend les mains de sa mère dans ses mains. Un geste qu’il n’a plus fait depuis des années. Elle se calme immédiatement et sèche ses larmes. Il l’embrasse sur le front. Décidément, tout est neuf aujourd’hui. Calmée, elle sèche ses larmes.

Il quitte sa mère et sort sur le palier. Mais voilà, derrière une autre porte, des gens pleurent aussi. Il pousse la porte entrouverte.

Une famille est là. Des femmes, des hommes et des enfants délabrés, affamés, décharnés, traqués, meurtris et des cadavres. Des inconnus auxquels il n’est jamais venu en aide lui tendent les bras. Une dizaine d’yeux l’observent. C’est en lui qu’ils espèrent ? Honteux, il referme la porte en vitesse et rentre chez lui. Il n’aurait jamais dû déménager. Pourquoi changer ? Pourquoi ? Il rentre chez lui et s’enferme à clef. Il n’entend plus les larmes de sa mère et s’endort enfin. Le lendemain, il se rend compte que son réfrigérateur est vide. Il faudra faire des courses au supermarché du coin. Il sort de chez lui avec son sac réutilisable à la main. Il n’est pas seul. Derrière lui, se traînent sa mère et les autres désespérés de son immeuble. Les passants se retournent sur son passage. Dans le magasin, son cortège de remords le suit. Il est dans le rayon vin en train d’hésiter entre deux vins français quand soudain, une voiture de police, toutes sirènes hurlantes stoppe devant le supermarché. Deux flics armés en sortent. Ils se précipitent sur le nouveau venu du quartier et lui passent les menottes.

  • Qu’est-ce que j’ai fait ? demande-t-il.
  • - Vous perturbez le quartier avec votre cortège de remords. Vous empêchez les clients de consommer. Comment voulez-vous que les gens vivent en visionnant vos horreurs ? Vous allez nous suivre au Ministère de la Santé !
  • Les flics le traînent hors du magasin et le jette dans leur voiture qui démarre immédiatement. En quelques minutes, ils atteignent le Ministère de la Santé. Les flics l’emmènent à l’intérieur jusqu’à une salle immense où se trouvent 144 sièges comme on en trouve chez les dentistes. On le force à s’asseoir et on lui attache les poignets aux bras du fauteuil et s’en vont. Après plusieurs longues minutes, arrive un petit homme chauve en blouse blanche.
  • J’ai lu votre dossier, cher Monsieur. Je pense pouvoir vous aider. Le médecin lui pose des électrodes sur le crâne.

- Cà fait mal ?

- Une légère douleur pendant quelques secondes, pas plus.

Le médecin n’a pas menti. Une petite douleur au sommet du crâne et puis, plus rien. Très vite, le médecin retire les électrodes : « C’est terminé. On va vous ramener chez vous. » Les flics le conduisent chez lui. Il est heureux. Il va enfin jouir de son nouvel appartement. Il pénètre chez lui. C’est bien, tellement bien. Il s’assied dans son fauteuil confortable, jette un œil à ses livres, ses disques, les photos, le tableau. Il se sent bien dans son nouvel univers. La journée s’écoule. En début de soirée, il s’étonne de ne pas entendre sa mère pleurer. Il approche son oreille du mur mitoyen. Rien. C’est inquiétant. Il donne quelques coups de poing contre le mur. Aucune réaction. Soucieux, il sort sur le palier où tout est silencieux. Que s’est-il passé ? Elle pleurait derrière cette porte il y a deux heures à peine. Il frappe à la porte de l’appartement où il avait trouvé sa mère. Rien. Il entre. Il parcourt toutes les pièces vides mais elle n’est plus là. L’abat-jour éclaire une chaise vide. Il comprend que sans remords, il n’est plus exactement le même. Que faire ? Il s’assied sur la chaise abandonnée par sa mère et se met à pleurer en espérant que quelqu’un l’entende.

 

 

 

 

 

 

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Commentaires

Portrait de Jacqueline
Je m’assieds aussi et je pleure. Maman, papa qui avez risqué votre vie pour que le monde soit meilleur face à la barbarie nazie. Que penseriez vous du monde actuel ? De la Belgique gouvernée par des « populistes « xénophobes, racistes, ... Je suis contente que vous ne soyez plus là !

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