semaine 08

Le bilan

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 23 janvier 2020

Dessin de Serge Goldwicht

Depuis ses soixante ans, il a renoué avec son enfance qui est revenue vers lui sous la forme du gamin de dix ans qu’il fut. Ensemble, ils se remémorent sa vie en se retrouvant sur un banc dans un parc de Molenbeek pour faire le bilan et passer en revue les réussites et les ratés, les manquements aux rêves et aux espoirs.
- Tu n’as pas navigué sur l’Orénoque comme je l’avais prévu et tu n’as pas non plus découvert un temple inca dans la jungle, lui reproche le gamin.
- Tu n’as pas traversé l’Atlantique à la voile comme je l’avais espéré. Et surtout, tu n’as pas changé le monde ! Tu n’as même pas essayé.
Le vieillard se défend : « Tout n’est pas si sombre, je n’ai jamais eu l’étoffe d’un révolutionnaire ou d’un aventurier mais j’ai quand même aimé sans retenue les femmes avec qui j’ai vécu et mes enfants, je les aime plus que tout.
- C’est vrai, reconnait l’enfant. L’amour : Un bon point pour toi. Pas facile, l’amour et terriblement dangereux !
- Comment le sais-tu ?
- Rappelle- toi Sophie quand tu avais huit ans.
- Je m’en souviens. Elle préférait Guillaume. Une tragédie.
A septante ans, il considère qu’il est toujours vaillant mais les médecins et sa famille décident de l’envoyer en maison de retraite. Il est arrivé à un âge où l’avis d’un vieil homme ne compte plus.
- C’est pour ton bien. Tu y seras en sécurité et nous serons rassurés.
Le jour où il entre dans la maison de retraite, sa fille le dépose en voiture devant la grille. Après quelques minutes, le jeune gamin le rejoint sur le vélo que le vieillard a reçu il y a longtemps pour il ne sait quel anniversaire.
-Tu viens avec moi ? demande le vieil homme.
- Évidemment.
La directrice de la maison de retraite qui dirige la baraque d’un claquement de doigt refuse que le gamin s’installe dans la maison de retraite avec le vieillard.
- Les enfants ne sont pas admis dans la maison de retraite, dit-elle. Il va perturber la quiétude des résidents. Je vous prie de quitter les lieux, jeune homme.
La directrice ferme la grille devant l’enfant en larmes.
- Ce n’est pas possible, s’entête le vieillard désespéré. Cet enfant, c’est moi.
La directrice se dit que le vieux est plus sénile qu’elle ne le pensait.
De sa chambre, le vieux aperçoit l’enfant derrière la grille. Il le revoit qui l’attend pendant plusieurs mois. Sous la pluie, la neige et le soleil matraqueur. Un matin, il n’est pas venu. Le vieillard comprend que son enfance ne reviendra plus. Son existence se résume à présent à la vie dans la maison de retraite au milieu des autres vieux qui radotent, des médicaments à prendre à heure fixe et des infirmières à qui il répète qu’il a été fou amoureux de nombreuses femmes et qu’il aime ses enfants plus que tout.
- Vous me l’avez déjà dit hier et avant-hier. Vous me le répétez tous les jours, répond l’infirmière excédée en levant les yeux au ciel. Un jour qu'il ne l’espérait plus, le gamin est revenu se poster devant la grille de la maison de retraite. Il tient au-dessus de sa tête un grand morceau de carton sur lequel est écrit un reproche : Tu n’as pas changé le monde !
Ce gamin qui lui rappelle ses manquements est insupportable. Le vieil homme descend le rejoindre à la grille d’entrée.
- Tu n’as pas changé le monde. Tu n’as même pas essayé !
- Fiche le camp ! répond le vieux mais le gamin ne bouge pas. A présent, il hurle : « Tu n’as pas changé le monde. Tu n’as même pas essayé ! »
- Plus bas, lui dit le vieux. Quelqu’un pourrait t’entendre.
Mais rien n’y fait. Le gamin n’en démord pas. Il crie toujours le même slogan en agitant son carton. Le vieux n’en peut plus. Oui, c’est vrai. Il n’a pas essayé de changer le monde alors qu’il a eu toute une vie pour le faire mais le confort, c’est si bon. Maintenant, c’est trop tard. Excédé par le gamin, le vieux trouve devant ses pieds des briquaillons, reliefs d’un ancien chantier. Il jette un morceau de brique à la tête du gamin et le blesse. Le sang coule, le gosse s’éloigne et le vieillard regagne sa chambre. A présent, les paroles du gamin se sont transformés en chanson qui tourne en boucle dans sa tête.
- Tu n’as pas changé le monde. Tu n’as même pas essayé !
Il espère ne pas entendre cette chanson jusqu’à son dernier jour mais qui va le faire taire à présent ?

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Commentaires

Portrait de Jacqueline
J’ ai fait ce que j’ai publié
Portrait de Jacqueline
Encore une fois la machine veut dicter sa loi. J’ ai écrit « j’ ai fait ce que j’ai pu « et malheureusement. je n’ ai rien publié. C’est peut-être ce qui manque à mon bilan ?

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