semaine 49

L'origine de la poussière

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 17 août 2020

© Serge Goldwicht

Dans la vie, il arrive toujours un moment où le corps n’est plus capable de suivre l’esprit. Parfois, c’est le contraire. Chacun, sa merde.

Le phénomène commence par une gêne au genou ou à la hanche. L’esprit avance à grands pas alors que, loin derrière, le corps, appuyé sur une canne ou sur un déambulateur boîte et se traîne.

- Hé ! Attends-moi ! hurle le corps mais l’esprit ne veut rien entendre car c’est le moment où il pense qu’il est temps de se dévêtir et d’abandonner cette enveloppe devenue trop volumineuse, embarrassante et très lourde à trainer. L’esprit se débarrasse de son enveloppe sans état d’âme parce que l’esprit n’a pas d’âme. De son côté, avec le temps, le corps pense aussi qu’il faudrait se débarrasser de cet esprit embrumé qui radote de plus en plus souvent, perd la mémoire, confond tout et qui, d’ailleurs, n’a jamais rien compris ni à Schopenhauer ni aux règles du football, aux jeux vidéo et encore moins aux technologies de communication récentes.

C’est pourquoi les rues sont pleines d’esprits errants et d’enveloppes corporelles vides qui hantent les villes et les campagnes comme des fantômes.

Les esprits n’ont qu’une seule ambition : réintégrer un corps le plus rapidement possible parce que les nuits sont froides et longues pour un esprit sans enveloppe. De leur côté, les corps cherchent un esprit pour locataire car un corps sans esprit ressemble à un sac poubelle abandonné sur le trottoir qu’un éboueur emmènera bientôt à la décharge. Il est impératif pour les esprits de retrouver un corps et pour un corps de retrouver ses esprits. C’est la panique et la bousculade sur les boulevards. Dans le chaos, des esprits racistes trouvent refuge dans des corps étrangers et s’en trouvent mal. Bien fait pour leur gueule ! Les vieux esprits mâles tentent de s’introduire dans une enveloppe, jeune et féminine. Mais cette union pose des problèmes : Houla ! Sortir ! Encore sortir ! Danser ! S’amuser, faire la fête. Baiser encore et encore ! Du calme ! Ce n’est plus de mon âge. Les vieux esprits veulent bien s’introduire dans des corps jeunes mais pour regarder la télévision

Sans enveloppe corporelle , les esprits comme le mien survivent tant bien que mal en devenant poussière, celle qui flotte dans l’air et se pose sur le sommet des livres que personne ne lit jamais et qui sont rangés dans les bibliothèques. Poussière, nous voyageons en suspension autour des femmes qui nous ont aimés. Je tente de m’incruster à nouveau dans leur intimité. Je me pose sur leurs épaules ou sur leurs genoux en m’imprégnant de leur parfum mais il y a du vent, tellement de vent.

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Commentaires

Portrait de françois  bx
le "sum-pathos" trouve vraiment sa place ici, tu es assuré fraternellement de mon aptitude à partager la poussière avec toi...
Portrait de erikstefan rydberg
Jolie chose que tu as écrit là, Thierry. M'a fait penser à la fable d'Olga Tokarczuk, dont question ici, voici peu: https://www.entreleslignes.be/le-cercle/erik-rydberg/nazi-rock-lectures-du-joli-mai?fbclid=IwAR0nFhrOBW8F0h9r44xZwPqcc4AT2uYSL6RusG6lXd2vGZCkqGd2X0VIyCI

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