semaine 21

Grimper

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 18 janvier 2022

© Serge Goldwicht

Aux yeux de son petit-fils, il est grand comme le mont Rushmore et solide comme un roc même s’il se sent plus fragile qu’une feuille d’arbre à la fin de l’automne C’est vrai qu’en vieillissant, il reste le plus souvent immobile car il ne contrôle plus grand-chose. Le monde, il ne l’a jamais ni contrôlé ni compris et en vieillissant son corps jadis sous contrôle prend des libertés en lui obéissant de moins en moins.

Avec le temps, sa peau est devenue dure comme du granit. Evidemment, il n’est pas aussi célèbre ni aussi glorieux que les quatre présidents américains sculptés sur le mont Rushmore mais, père et grand-père, il représente quelque chose pour ses descendants même s’il est figé. Il représente quoi ? Que le temps est passé, que ses descendants ne viennent pas de nulle part et que sa famille possède une histoire. Il attendit longtemps figé dans la pierre en gardant pour lui ses souvenirs et ses espoirs mais un matin des voix se firent entendre à ses pieds. Il mit du temps à comprendre qu’on lui grimpait dessus parce qu’il ne ressentait rien mais les voix se rapprochaient. La voix de son petit-fils dit même : « Papy, il a plein de poils dans le nez ! Beurk !».

- Accroche-toi aux poils et fais bien attention, lui dit sa mère mais ils n’étaient pas seuls à grimper. Il entendit aussi la voix de son fils qui faisait l’ascension avec eux. Les grimpeurs lui enfonçaient des pitons d’escalade dans les yeux, le nez et la bouche mais il n’en souffrait pas. Un père et un grand-père veut surtout assurer la sécurité de ses enfants. Afin de ne pas les perturber, il évita même de sourire en pensant que ses descendants montaient. Ils s’élevaient même très rapidement avec maîtrise et en toute sécurité car ils s’assuraient les uns les autres comme une vraie famille, ses enfants et son petit-fils.

Déjà, ils venaient de dépasser ses yeux en y plantant des pitons métalliques et s’attaquaient au front. Il en conçut de la fierté même s’il n’y était pas pour grand- chose car il n’avait jamais été doué pour l’escalade. Après plusieurs heures de grimpe, ses descendants mirent enfin les pieds au sommet de son crâne, le point le plus élevé. Ils lui marchaient sur la tête comme souvent mais il adorait çà. Devant eux et dans son dos frissonnait dans le soleil du printemps et le ciel d’un bleu intense une vaste plaine avec des villages, des forêts, des champs et des arbres en fleurs. Un tableau magnifique de la Renaissance italienne.

- C’est beau ! s’exclama le plus jeune des grimpeurs C’est vrai que c’est beau, leur vie à venir et la sienne, derrière lui, qui se termine.

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