semaine 46

Bonne année, bonne santé

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 27 octobre 2019

© Serge Goldwicht

Ma femme vient d’approuver mon look pour fêter la fin de l’année 2035 et le début de la nouvelle année. Costume, chemise, gilet, nœud papillon. D’après elle, je suis fin prêt et élégant pour participer à notre premier réveillon sur la lune où nous vivons depuis plus d’un an. Quand nous fûmes tous convaincus que la terre n’était plus habitable, des scientifiques annoncèrent que notre seule chance de survie était de migrer en masse vers la lune qui sera viable après quelques aménagements. Trois villes sous verre furent construites sur le satellite de la terre à l’intérieur duquelles circule un air conditionné que nous pouvons respirer. Plusieurs millions d’humains, les plus riches, embarquèrent sur des vaisseaux spatiaux en direction de la lune en abandonnant les individus les plus pauvres à leur sort. A cause du coût du voyage, beaucoup d’humains furent obligés de rester les pieds sur terre alors que la planète est la proie de typhons violents, de tsunamis gigantesques et de violentes éruptions de méthane. Je me souviens de notre départ. Nous avons été prévenus par notre banque de l’heure et du lieu du départ tenu secret pour éviter les manifestations et la rébellion des plus pauvres condamnés à rester sur la terre. Les banques nous ont prévenus que ces gens pourraient se révéler violents mais c’est leur faute aussi. Il fallait prévoir que la fin du monde arriverait en économisant l’argent du voyage comme nous l’avons fait. Pour sauver sa peau, il faut être capable de faire des sacrifices. Ma femme et moi, nous avons vendu toutes nos actions en Bourse pour payer le voyage. Nous sommes rincés. Nous avons migré vers la lune sans regret et sans un regard pour les humains que nous abandonnions à leur sort.

Contrairement aux terriens restés sur la terre, nous sommes en sécurité et pourtant, la nostalgie, les souvenirs de la vie sur terre m’obligent à observer la terre du matin jusqu’au soir lunaire. Toutes les nuits, comme un idiot, je cherche en vain le croissant de lune dans le ciel.

Le premier réveillon lunaire promettait d’être grandiose et c’est le cas. La fête est gigantesque. Une centaine de personnes dansent, mangent et boivent du champagne importé de la Terre pour l’occasion. Nostalgique comme souvent, je me tiens à l’écart des fêtards et j’observe la terre éclairée par le soleil. Quelque chose a changé sur notre ancienne planète mais quoi ? Je mets du temps à comprendre ce qui se passe alors que c’est évident : Les continents ont disparu, noyés et dévorés par les océans. La planète bleue est complètement bleue à présent. C’est une terrible catastrophe, l’ultime probablement et les victimes doivent se compter par millions.

Je retourne vers les fêtards pour les prévenir de ce qui s’est passé mais j’ai beau hurler, tout le monde s’amuse et personne ne m’écoute. J’aperçois enfin ma femme en train de danser, une coupe de champagne à la main.

- La terre, c’est fini, je lui hurle à l’oreille.

- Evidemment que c’est fini, mon chéri, puisque nous vivons sur la lune !

Je tente encore d’expliquer ce qui s’est passé sur la terre à plusieurs fêtards en me mêlant à la foule mais tout le monde s’en fiche et poursuit le réveillon, en dansant, un verre à la main. Soudain, le visage de ma femme devient aussi blanc qu’un linceul. Son nez et ses traits disparaissent pour faire face à un visage rond et lisse, sans aspérité. J’aurais des visions à cause du champagne terrestre dont j’ai perdu l’habitude ? Pas vraiment. En quelques secondes, le phénomène s’est propagé à tous les fêtards. A présent, tout le monde possède un visage rond, lisse et lunaire. Ils se ressemblent tous, ceux qui ont abandonné la Terre et les derniers humains. Et moi ? Pris de panique, je me précipite aux toilettes. Dans le grand miroir, mon visage est rond, blanc et sans trait. Ouf ! Je ressemble aux autres, ceux qui ont sauvé leur peau !

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Commentaires

Portrait de Anne G
Bonne année Thierry
Portrait de Jacqueline
Nous les pauvres les invalides, les pensionnés qui sommes restés sur terre, avons construit des villes sous cloche au fond des océans. Tout le monde aime tout le monde. On a retrouvé des vieux mots du 21eme siècle : amitié, solidarité.
Portrait de Thierry Robberecht
Toujours positive, Jacqueline. Bravo !

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