semaine 38

P comme photo

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 15 juillet 2021

Des journalistes lors d'un événement à Kaboul, à l'occasion de la Journée nationale des journalistes afghans (mars 2019), en faveur de la liberté des médias et de la solidarité avec les journalistes en Afghanistan. Photo © MANUA/Fardin Waezi/ Nations Unies

Notre abécédaire du journalisme se poursuit avec ces photographes de presse, tellement visibles sur le terrain qu'ils finissent par symboliser la pratique du métier de journaliste; à leurs risques et périls parfois. Hommage à eux et réflexion sur l'importance de la photo d'information!

Il fut un temps où il fallait prendre soi-même les photos, par souci d’économie lorsque le journal ne pouvait se payer un photographe professionnel. J’avais appris à les développer, à les cadrer, à les sélectionner. Avant le numérique, il fallait jouer sur les contrastes de ces photos en noir et blanc sachant qu’ils étaient très atténués par la trame. En effet, on disposait une trame sur la photo qui était ainsi reproduite sur une plaque de zinc elle-même traitée à l’acide ce qui donnait une succession de points, du plus petit au plus gros, destinés à recueillir l’encre d’imprimerie lors du tournage de la matrice sur la rotative et donc donner les grisés plus ou moins sombres de la photo imprimée. Ce n’était pas excellent pour la santé et le photograveur, un géant blond, souriant, manipulait ces plaques avec maestria, enveloppé de vapeur d’acide pendant que j’attendais, fascinée par cette alchimie, que soit gravée la plaque qui allait orner la page.

C’était évidemment en urgence mais l’urgence, à cette époque, était celle des contraintes techniques. Rien à voir avec les clics de souris qui vous permettent d’utiliser les photos numériques provenant en quelques secondes du monde entier.

Mais quel charme que les grandes photos des professionnels, en noir et blanc, d’une finesse exquise, rangées dans de vastes classeurs métalliques soigneusement répertoriées en fonction du nom de la personne photographiée, de la géographie, de l’histoire, de la date… avec le nom du photographe, la référence de l’article du journal et sa date de publication permettant ainsi, en fouillant dans les collections reliées du journal, de retrouver l’histoire de ces précieuses archives, mémoires toujours vivantes du métier, de l’histoire de notre époque.

Dans d’autres classeurs, il y avait des tonnes de plaques de zinc, témoins des photos parfois disparues, stockées soigneusement dans l’ignorance des bouleversements technologiques rapides de ce métier, ce qui les relègueront chez les ferrailleurs. Parfois, on en trouve dans les brocantes, vendues quelques centimes au kilo…

Les photographes de presse, eux, ont troqué leurs lourds appareils munis d’impressionnants téléobjectifs, avec trépieds et autres accessoires d’un poids tel que leur maladie professionnelle est le dos déformé et les épaules douloureuses… Ne dit-on pas qu’il faut les épaules larges pour pratiquer un tel métier ? Et surtout pour s’infiltrer partout, chercher l’angle de vue le plus original, traquer l’expression la plus parlante de l’interviewé, de la personnalité en action.

Rares étaient les femmes, toutes exceptionnelles, qui pratiquaient ce métier d’hommes, portant les lourdes charges de leurs appareils mais surtout, envoyées sur les scènes les plus périlleuses de l’actualité et ce dans le monde entier. A présent, ce métier se conjugue de plus en plus au féminin. Nous illustrons cet article avec des femmes journalistes afghanes qui risquent à présent leur liberté voire leur vie à cause de la montée en puissance des Talibans, radicaux islamistes, dans leur pays.

Exceptionnels peuvent être certains photographes spécialisés en sport qui doivent bien connaître la discipline en jeu afin de saisir l’action marquante, l’exploit physique et technique du sportif et les jeux de physionomie, de jambes ou de bras…

Remarquables sont ces photographes qui arrivent à se faire oublier pendant qu’ils travaillent saisissant ainsi le naturel d’une personnalité parfois peu habituée à la prise de vue. C‘est cela le vrai métier, aux antipodes de ce que pratiquent les paparazzi à la mauvaise réputation souvent justifiée. Eux, ce n’est pas de l’information, c’est du commerce de l’image.

Ceci dit, choisir une photo n’est pas une mince affaire. Il ne suffit pas qu’elle soit porteuse d’informations. Elle doit être lisible, belle, pas choquante au point de vue des mœurs, de la violence, de la vie privée des personnes photographiées. Elle est couverte par le droit d’auteur ; celui du photographe mais aussi celui de l’architecte quand il s’agit d’une maison, des héritiers quand il s’agit d’un patrimoine célèbre comme les œuvres de Horta, par exemple. Ou quand elle reproduit une peinture elle aussi protégée par des droits parfois exorbitants.

Notre responsabilité est grande quand nous publions une photo. Par exemple, lorsqu’il s’agit d’un accident dramatique et que la photo montre des familles de victimes ou des victimes elles-mêmes, il nous faut être attentifs à ne pas choquer encore plus les proches par ces images parfois insoutenables. Nous ne pouvons pas publier d’images de mineurs d’âge impliqués dans des affaires judiciaires, comme victimes ou comme auteurs ou comme enfants de personnes suspectées de délits ou de crimes. Rien ne doit permettre d’identifier ces enfants.

Bref, l’information photographique et filmée est limitée par la loi d’abord, par la déontologie ensuite (ne pas faire l’apologie de la violence) et par le bon sens et la délicatesse enfin. La sélection des images est tout un art, périlleux parfois. Car certains de nos concitoyens n’interdisent pas que l’on prenne une photo d’eux et ensuite portent plainte contre le journal qui publie la photo afin de soutirer un maximum d’argent au titre d’atteinte à la vie privée ; il nous faut à présent demander une autorisation écrite pour éviter ces déboires coûteux. Pas sympas, les profiteurs du système légal !

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