semaine 38

N comme nommer

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 19 juin 2021

Une équipe de télévision filme la foule et les magnifiques trams anciens au centre de Bruxelles, le 1er mai 2019. La diffusion de telles images ne pose pas de problème puisque nous nous trouvons sur la voie publique et que l’équipe TV est visible. Photo © Gabrielle Lefèvre

Cette semaine, notre abécédaire du journalisme aborde la délicate question de l’identification des personnes. Nommer ou non ?

C’est une des questions les plus difficiles dans ce métier de journaliste : faut-il donner le nom de cet homme qui vient d’être cambriolé ou accidenté ? De cette femme qui vient d’être agressée, blessée, violée ? Un premier interdit légal est celui de la protection des mineurs d’âge. Il nous est interdit de publier leur nom lorsqu’ils sont impliqués dans une affaire judiciaire. Et c’est bien normal : il nous faut protéger leur avenir.

Ensuite, il y a les protections de la vie privée qui entrent souvent en collision avec la liberté de la presse.

Il y a surtout la règle d’or dans notre code de déontologie : « Les journalistes respectent la vie privée des personnes et ne révèlent aucune donnée personnelle qui ne soit pas pertinente au regard de l’intérêt général. »

Ce qui signifie qu’on ne publie des noms et/ou des images que lorsqu’il y a un intérêt public ou prépondérant à diffuser cette information. Evidemment, les frontières de la vie privée ne sont pas les mêmes pour les quidams que pour les personnes publiques, plus exposées.

Dans notre civilisation de l’image personnelle, diffusée à tous vents, la déontologie est claire :

« Toute personne physique possède sur son image et sur l’usage qui en est fait un droit dont nul ne peut disposer, en principe, sans son consentement préalable. Toutefois, dans le domaine de l’information, lorsqu’une personne est identifiable sur une image, son consentement peut être présumé notamment lorsque son image a été captée dans un lieu public ou lors d’un événement public sans mise en avant injustifiée, ainsi que lorsque la personne représentée rend elle-même son image publique ou lorsqu’elle a consenti de manière tacite mais certaine à la prise de vues. »

Donc, que faire ? Est-ce vraiment une information que d’identifier des personnes dans des affaires qui paraissent minimes à nos yeux mais qui blessent terriblement les personnes affectées ?

La règle est de protéger l’intimité des personnes et de ne les identifier par des noms et des images que lorsque l’événement est d’ampleur et touche une grande partie de l’opinion publique. Un suicide du haut d’une tour en pleine ville ne peut être tu. A nous d’en parler sans sensationnalisme, sans atteinte à la dignité des personnes. Par contre, silence sur l’acte de désespoir discret : respect pour la souffrance des proches.

Publier les noms et adresses des gens peut être un danger pour eux. Tel ce malheureux qui venait d’être cambriolé et qui le fut une seconde fois après parution dans la presse de ses coordonnées ! 

Que dire encore des affaires judiciaires où règne la règle de la présomption d’innocence ? Celle-ci n’est pas une obligation faite aux journalistes. Encore une fois, c’est au cas par cas que cela se discute dans les rédactions. Si l’affaire est d’importance et spectaculaire, il arrive que l’on donne les noms. Si l’enquête est délicate et qu’il y a risque de clouer au pilori un innocent, il vaut mieux taire ce nom en attendant la suite de la procédure judiciaire.

Chaque rédaction balise elle-même ces révélations en tenant compte de son lectorat : un journal local donnera plus facilement les noms car il se veut le miroir de sa société et il répond ainsi au désir de savoir des gens de cette communauté. Une autre publication de diffusion plus vaste n’est pas contrainte par la pression de son lectorat et racontera les faits en taisant les noms.

De toute façon, chaque journaliste doit savoir que le simple fait de nommer quelqu’un ouvre le droit de réponse de cette personne. Qu’elle soit nommée en bien ou en mal.  Et cela, c’est une obligation légale. En déontologie, c’est le devoir de rectifier qui s’impose.

Avec l’avènement du numérique et la persistance des informations journalistiques sur le web, de plus en plus de personnes souhaitent bénéficier d’un « droit à l’oubli », à savoir l’effacement de leur nom dans les archives numériques. Il s’agit en quelque sorte de réécrire l’histoire, ce qui n’est pas admissible pour la presse. Que ce soit sur le papier ou sur le Net, les faits sont là ; par contre, il est concevable d’assortir un texte ancien d’un article ou d’une mention nouvelle, clairement identifiée, expliquant les suites des affaires judiciaires : condamnation, acquittement, libération conditionnelle, etc. Il arrive qu’un demandeur d’emploi, gêné par ses actions anciennes qu’un possible employeur va vérifier sur le Net, obtienne de la justice que son nom soit rendu plus difficile d’accès. C’est alors aux magistrats que revient la tâche difficile de chercher l’équilibre entre la liberté de la presse et la protection de la vie privée.

Le public quant à lui réagit de plus en plus auprès du Conseil de déontologie journalistique qui a affiné sa jurisprudence au bout de longs débats sur des cas très divers.

  • Voir la directive sur l’identification des personnes physiques dans les médias :

https://www.lecdj.be/fr/deontologie/recommandations-directives/

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