semaine 39

D comme déontologie

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 30 avril 2021

Le dernier bulletin du Conseil de déontologie journalistique, illustré par Cost.

L’abécédaire de la pratique du journalisme se déroule chaque semaine dans notre rubrique "Par Théophraste!". Vos commentaires, corrections, ajouts sont les bienvenus à cette adresse. Poursuivons donc avec la déontologie.

En Belgique, nous sommes des milliers de journalistes travaillant dans des médias extrêmement différents et d’ailleurs en transformation numérique accélérée. Il y a des salariés et de plus en plus d’indépendants. Certains dépendent de médias de service public, la plupart travaillent dans le secteur privé. Ils s’expriment dans l’audiovisuel, l’écrit, le web, la photographie. Beaucoup font de l’information générale, d’autres sont spécialisés dans des domaines parfois très pointus. Dans cette diversité professionnelle, ce qui nous rassemble tous c’est la déontologie. C’est à la fois un code de bons usages de la profession, évolutif puisque discuté sans cesse dans les rédactions et dans les instances professionnelles. Ce sont quelques règles simples co-signées dans le cadre de conventions internationales et nationales entre éditeurs et journalistes, mentionnées dans des chartes de rédaction si elles existent. La déontologie est respectée sur une base volontaire.

Dans le monde politique et judiciaire, certains voudraient donner une force contraignante à la déontologie ou même se mêler de son contrôle. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi les journalistes refusent vigoureusement cette ingérence extérieure puisque le métier d’informer est précisément une communication avec la société.  Le législateur n’a jamais voulu cela. Il a organisé la profession sans lier sa pratique à la déontologie, et cela afin de préserver la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ces libertés ne sont évidemment pas absolues, elles sont soumises aux restrictions pénales évidentes. Mais la liberté de la presse ne peut être freinée par une ingérence étatique. C’est ainsi que contrairement à d’autres professions libérales, il ne peut y avoir un Ordre des journalistes car il limiterait l’accès au métier de journaliste. Si le terme de journaliste professionnel est protégé par la loi, celui de « journaliste » ne l’est pas. Et cela pour respecter la liberté d’expression.

La déontologie est donc aux mains des journalistes et des éditeurs qui ont signé les codes de déontologie. C’est au sein des rédactions qu’elle doit être appliquée et que d’éventuelles sanctions doivent être prises contre des journalistes « fautifs ». Mais, parce que l’évolution du métier est rapide et que des organes de presse jeunes et dynamiques ont été créés en grand nombre, parce que d’autres se sont laissé aller à des dérives mercantiles honteuses, les anciennes notions de responsabilité déontologique dans les rédactions n’ont pas été appliquées par certains médias, suscitant des plaintes de plus en plus nombreuses provenant du public, d’avocats, de magistrats…

L’association belge des journalistes professionnels a donc créé en mai 1995 un Conseil de déontologie et son instance d’appel, le collège, et demandait que le pouvoir législatif lui donne les moyens de fonctionner. Pendant sept ans, de manière totalement bénévole, le Conseil et le Collège ont fonctionné à la satisfaction générale.

 Puis est venue la séparation linguistique dans la profession. La partie néerlandophone s’est dotée d’un Vlaamse Raad complètement indépendant. Il a fallu attendre dix ans pour que quelque chose se fasse du côté francophone. Ainsi, est né un Conseil de déontologie journalistique regroupant le secteur à savoir les journalistes et les éditeurs ainsi que, originalité belge francophone, des représentants de la société civile choisis par les deux autres catégories.

Les journalistes francophones espéraient, comme le public d’ailleurs, l’instauration par décret de cette instance qui permet de recréer une confiance nécessaire entre la presse et la société.

Vaille que vaille, les journalistes sérieux et sincères essayent de faire leur métier avec un maximum de déontologie. Et ce n’est pas simple. Il nous faut à la fois rapporter les faits avec rigueur et impartialité mais respecter la vie privée des personnes. Il nous faut séparer l’information du commentaire, quels que soient nos états d’âme par rapport à ces faits. D’ailleurs, nos sentiments ne sont pas des informations ! Nous devons nous interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation, les accusations sans fondement. Ne pas déformer ou tronquer des textes ou des documents. Ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents, ce qui dément ce slogan inacceptable : « il n’y a de bonne information que l’information volée ». Par contre, recevoir des informations par des voies peu orthodoxes est parfois une nécessité pour autant que le but soit l’information utile à la société.

Nous ne pouvons pas recevoir de cadeau quelconque en vue de donner ou de retirer une information. Nous devons rectifier une information erronée, même si notre amour propre en souffre. Nous ne pouvons accepter aucune directive rédactionnelle des milieux publicitaires, politiques, économiques, sauf de nos responsables de rédaction. Nous devons absolument protéger nos sources d’information, quitte à risquer la prison, et nous devons vérifier et recouper les informations. Nous ne pouvons pas faire l’apologie de la violence. Nous devons respecter la diversité des opinions et la dignité humaine, ce qui nous différencie d’autres cultures où les images les plus fortes, les plus violentes sont montrées sans retenue, ce qui suscite évidemment des réactions violentes et émotionnelles du public. Nous ne visons pas l’émotion mais la connaissance éclairée des faits. 

Tout cela en étant pressés, stressés, mal payés, taillables et corvéables à merci.

Inutile de souligner que la pratique déontologique est difficile, qu’elle n’est pas soutenue dans certaines rédactions (de plus en plus rares heureusement), qu’elle n’apparaît pas comme évidente pour de jeunes journalistes de nouveaux médias ne bénéficiant pas de l’expérience de anciens…

La déontologie est donc l’enjeu majeur de la sauvegarde du journalisme de qualité. Elle est notre arme principale de résistance aux pressions de toutes sortes. Elle est l’honneur de notre métier.

Un commentaire sur notre précédent article :

« Je peux te dire ce qu’évoque pour moi le plomb: une invitation à ne pas enjoliver le passé. En effet, descendre à l’atelier était un double choc. D’abord, l’ivresse de découvrir comment se faisait – littéralement – un journal. C’était un peu comme assister à la mise en bouteille d’un grand cru. Les machines tout en hauteur, avec les lettres à l’envers, les calculs pour déterminer le nombre de lettres du titre, et puis la première épreuve, quand un article prenait sa pleine dimension. Mais c’était aussi une sorte de descente aux enfers. L’odeur, le bruit, la fumée, la semi-pénombre, et apprendre plus tard que les ouvriers s’y ruinaient la santé au milieu des vapeurs toxiques diverses.

Je pourrais ajouter que c’était un test pour des jeunes journalistes, surtout une nana handicapée par un look de collégienne. Déjà que les hommes s’en approchaient avec prudence, mais pour une jeune femme a l’air ridiculement jeune, genre nunuche oserais-je dire, c’était aussi descendre dans la fosse aux lions. Les femmes dans un journal financier, à l’époque, c’était secrétaire ou téléphoniste. Si en plus elle tentait de vérifier leur travail ou de les contrarier, c’était le bouquet. J’ai tout entendu, y compris sur ce qu’ils pourraient m’apprendre ou les paris sur mes mensurations. Jusqu’à ce qu’un jour, j’explose, en les renvoyant à leur machisme primaire, les laissant sans voix. On est tous partis d’un immense éclat de rire et à partir de là, c’était à moi que la rédaction demandait de descendre pour un changement de dernière minute ou une modification de la une.

Donc, oui, un peu de nostalgie. Mais je me suis toujours méfiée de la nostalgie. Il faut dire que comparé au travail sur site, cela manque d’odeurs… »

(s) Nina Bachkatov

Notre collègue Nina Bachkatov anime un intéressant blog journalistique sur les rapports entre la Russie, ses anciens satellites et le reste du monde. Le site est rédigé en anglais.

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