semaine 04

La pensée positive alliée d'un système malade

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 06 octobre 2022

Photo © Laurent Berger

Don’t stress, we will manage. Aujourd’hui, l’individu devient responsable de lui, du monde, de la société, de son école, de son entreprise. Si quelque chose ne fonctionne pas, à lui de se prendre en charge, de s’autogérer, de suivre des cours de yoga, d’être zen, d’entrer dans le monde de la pensée positive ! Si la société est manifestement dans une impasse, c’est à l’individu de se soigner. Si la société est malade, c’est l’individu qui est culpabilisé s’il n'entreprend pas une démarche personnelle pour mieux s’adapter à un système de plus en plus vicieux, pernicieux, décadent, régressif. Il n'est donc plus nécessaire de remettre un système qui ne présente plus d'alternative, c'est à vous de changer votre manière de le percevoir en revenant en meilleure forme au travail. Les classes seront plus nombreuses vu la pénurie des enseignants, c'est à vous de vous adapter! Plus la peine d'entrevoir une autre politique afin d'attirer de nouveaux professeurs candidats. 

S’il existe bien une phrase que je ne sais plus entendre, c’est « soyez positif ». À l’heure où la révolte passe pour une plainte, la culpabilisation se poursuit. C’est moi qui introduit un problème et le système se fortifie chaque jour dans son absurdité. Ma lucidité est traitée comme une maladie par les commerciaux, les jeunes cadres dynamiques, les boutiquiers! 

Vous rencontrez votre Directeur pour lui signaler l’absence de chauffage, problème récurrent depuis des années, il vous répond que les chaudières sont déjà là, mais que tout n’est pas encore prêt, il vous évoque un tuyau qu’il faut désamianter, qu’en attendant, on manque de petits chauffages électriques, que l’installation électrique doit être vérifiée avant de les mettre en place. Vous lui signalez le bricolage continu, l’emplâtre sur une jambe de bois, le fait que les promesses ne sont pas tenues, que les délais ne sont pas respectés, que de toute façon vu la crise énergétique, on se contentera de 18 degrés, ce qui est très bien pour les élèves qui resteront assis pendant des heures, vous lui signalez que cela dure depuis des années, il vous répond avec un sourire forcé : « Soyez posifif ! »

Le néolibéralisme tue la société en effaçant la contestation collective, en méprisant les grévistes, en tabassant les manifestants, en accusant les esprits lucides d’être déprimés, de ne pas aimer leur entreprise, de ne pas être assez bienveillants avec les élèves, de ne pas se contenter de recevoir des coups des parents. Ce système devenu unique parait désormais vainqueur. Adaptation immédiate est exigée ou alors soignez-vous!!

Le système est visiblement défaillant, ce n’est pas lui qui est responsable, il a rendu la société liquide, les responsabilités sont diluées, il est plus difficile pour vous de repérer quel est le membre d’une hiérarchie qui est fautif. "Je ne sais pas, je ne suis pas au courant, je vais m'informer, je n'ai pas reçu de courriel à ce sujet, vous êtes le seul à m'en parler, vous êtes certain que vous n'exagérez pas, vous avez dû rêver!". Comme plus rien ne dépend de personne, si ce n'est peu d'être des lois du marché tout dépend alors de vous. À vous d'être plus flexible, de prester gratuitement des heures collaboratives, de participer aux teams building infantilisants. 

Le travail à distance, magnifique idée vendue au nom de la liberté (comme l’ont été le tabac, la voiture, la drogue, la mode, le smartphone … ) est la solution depuis la COVID et aujourd'hui un remède à la crise énergétique, si bien que les espaces physiques de contestation sociale disparaissent.

À l’école, les réunions syndicales deviennent rares, le courriel devient l’unique moyen de communication avec les délégués qui ne reçoivent plus que des revendications individuelles. Ainsi le commun et le collectif en viennent à être perdus de vue.

Ce matin, première altercation avec un élève de rhéto qui est un bon exemple de ce dogme de la pensée positive acquise par certains adolescents. Pendant que je donne une consigne à la classe, j’observe cet élève qui communique avec son smartphone. Je lui confisque et lui enseigne le respect. Il est sensé connaître le règlement. Il veut récupérer son téléphone immédiatement. Il est dans le système de la connexion permanente, je l’invite à réfléchir sur une société où l’homme sera dans la machine illustrée dans le film Matrix. Il répète sa demande. Il revient à l’attaque, il m’assure que je n’ai pas le droit de lui prendre son biberon digital ! Qu’il en a un besoin urgent pour sa classe, sa maman ! Il veut aller se plaindre chez le Directeur ! Il me dit ce que je dois faire, que c’est moi qui pause un problème, qu’il ne voit pas pourquoi je m’énerve ! Je lui rappelle ses devoirs, notion apparemment désuette, hors propos, je devrais me mettre à jour, m’adapter, être cool, être zen, relativiser, de toute façon je vois bien que les hommes ont abandonné la recherche de la vérité au nom de la liberté ! Les libertariens gagnent du terrain, à ne pas confondre avec le vieux ringard libertaire que je suis ! Bon, heureusement, puisque l’élève s’excuse après avoir été réprimandé par le Proviseur, je dois être positif.

Être positif, bienveillant, si dans une classe de trente, un élève dort, le suivant est hyper actif, l’autre hyper passif, le suivant autiste, je dois me mettre à jour, suivre une formation du style comment gérer la violence, donc si on me braque avec une arme à feu, je serai positif ! Le néolibéralisme est extraordinaire, il réussit à maintenir la barre d’un navire qui tangue et qui déshumanise les individus ! L'école n'a pas d'ascenseur pour accueillir un adolescent au chaise roulante, improviser, accepter le plan de pilotage qui vous invite à être plus productif avec les mêmes moyens, la même équipe! Prenez des heures de bénévolat avec le même salaire, vous n'en sortez pas, c'est de votre faute! Vous serez mis alors sous tutelle par des managers qui sauront vous rendre plus efficaces! Aimez votre travail! Ne soyez pas de mauvaise humeur! Le néo libéralisme est paternaliste dans la mesure où si vous n'êtes pas d'accord avec lui, il vous traite comme un enfant capricieux, difficile. Les lanceurs d'alerte sont ainsi tous les jours menacés. Le journalisme d'inverstigation semble s'absenter de la presse quotidienne connue. L'esprit critique est tombé dans les oubliettes. 

Alors je vais prendre un coach qui est le remède à tout, peu importe le prix à payer ! C’est de ma faute après tout si je reçois des coups ! Soyez psychologue est le leitmotiv que j’entends à longueur de journée, négociez avec votre fournisseur d’énergie, arrangez-vous avec lui, composez le numéro 1 pour telle question, le 2 pour telle autre !

La société disparait progressivement et les citoyens aussi, les gens endormis, abrutis, anesthésiés ou euphorisés, médicalisés, médicamentés, ne s’en aperçoivent pas. Le révolté qui oserait s’exprimer est aussitôt vu comme un emmerdeur, un coupeur de cheveux en quatre ! Il faut l’enfermer à l’asile, le mettre à la retraire anticipée ! Et pourtant, que l'on se rassure, je persiste et signe, je persévère dans mon enseignement, je n'ai pas encore épuisé mes congés de maladie, je souris encore, je ne m'énerve pas trop en classe, mais je refuse d'entrer  dans l'acceptation de l'inacceptable au nom de la pensée positive!

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