semaine 49

L'école de la désobéissance

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 13 octobre 2020

Photo © Laurent Berger

Aujourd’hui, mon école est fermée. Non, pas à cause de la COVID, mais parce que nos trois chaudières ne se mettent plus en marche selon les normes de sécurité. Le problème persiste depuis des années. Prendre froid et en plus attraper ce virus bizarre n’est pas recommandé. Alors pour me changer les idées, je voudrais défendre une pédagogie par la curiosité et non une pédagogie de la reproduction. A l’heure où la société de masse et de consommation normalise de plus en plus les comportements attendus, nous sommes devenus nous-mêmes des produits. Ainsi, je profite de cette fermeture d’école momentanée pour revenir sur ce que je défends depuis plusieurs articles: à savoir de la promotion de la singularité, de la différence, car la différence est universelle. Il s"agit bien de défendre la différence de l'être singulier et non la différence fabriquée et revendiquée par une communauté.

Apprendre à désobéir est peut-être une idée saugrenue alors que l’école a été aussi créée pour mettre assis les jeunes qui savent répondre aux consignes, suivre les ordres et seront ainsi disposés à se rendre sur le champ de bataille avec leur maître. Raoul Vaneigem a mis en évidence l’ennui des élèves, le découragement des professeurs. Alors hier en classe, les élèves ont participé à un tournoi d’éloquence poétique chacun à leur façon à partir d’un poème du 16°S,  chacun a pu exprimer son lyrisme. Maintenant, il m’est défendu d'évaluer l’originalité, car dans notre société le dogme de l’objectivité l’emporte sur l’amour de la subjectivité. Les experts, qui affirment que les chiffres sont les chiffres, répandent dans ce monde désenchanté la froideur, l’automatisation. Les chiffres et les petites cases sont la nouvelle religion qui domine les rapports humains. Déshumanisation progressive. Une fausse égalité se met en posture idéologique contre l’expression de l’émancipation et de la personnalité.

La différence et la singularité sont ressenties par la communauté comme immorale, or, c’est la personnalité de l’élève qui m’intéresse, que je souhaite mettre en avant. Le conformisme de nivellement s’il est critiqué est alors taxé d’élitisme. Comme si vouloir s'élever, se surpasser, se personnaliser étaient devenu suspect. Nous savons que désobéir n’est pas facile car désobéir, c’est se couper des autres, s’éloigner des usages entendus. Donc, si l’enseignement n’est plus que basé sur des critères normatifs de production, le risque est alors de voir diminuer les personnalités qui seraient capables de désobéir selon leur liberté de conscience.  Le capitalisme produit des comportements standards (Frédéric Gros, Désobéir) et l’école est sommée de suivre les règles du jeu. Bien sûr le discours officiel de l’émancipation est toujours tenu, mais personne ne semble gratter derrière ses bonnes intentions et percevoir l’hypocrisie. Le népotisme est pourtant présent de nos jours dans les partis politiques, l'artistocratie a changé. J'oppose l'aristocratie du coeur à l'artistocraite reconnnue et dirigeante. J'oppose démocratisation des comportements à la participation démocratique des personnalités, des réseaux.

En normalisant les désirs, en édulcorant toute culture, en censurant tout ce qui pourrait être dérangeant, inattendu, surprenant, nous assistons à ce que Nietzsche craignait: « Ainsi apparaît nécessairement le sable de l’humanité: tous très semblables, très petits, très ronds, très conciliants, très ennuyeux.

Si la médiocrité devient majoritaire, alors l’égalitarisme de surface se retourne sur ce que j’appelle l’égalité du possible ou l’égalité de l’ouverture et non une égalité qui nivelle, qui uniformise. Comme Primo Levi, je crains une société de gens ordinaires disposés à croire et à obéir sans discuter. 

Elève, signifie, celui qui est capable de grandir, de changer sans cesse, de faire peau neuve, d’être plus à venir. La Boétie nous a appris que ce ne sont pas les Tyrans qui sont l’unique problème dans la soumission, mais nous qui sommes prêts à tout leur donner en les servant, nous aimons surobéir pour avoir la paix, être bien parmi les autres, ne pas être rejeté du groupe.

Ainsi dans ma classe, j’essaie dans la mesure du possible de toujours individualiser mes propos, de m’adresser à des personnes, non à un groupe, je tente de dénoncer toutes les dérives du groupe:  la désignation du bouc émissaire, la valorisation des petits chefs caïds, les pratiques des suiveurs, la généralisation de la triche, les dérives de la concurrence, la routine, le sexisme etc.

Apprendre que pour la plupart d’entre nous la liberté n’est pas désirée, elle est un fardeau, il est plus facile de continuer comme si de rien n’était. C’est dans l’obéissance qu’on se rassemble. A l’opposée, je désire apprendre à se séparer des autres, à se démarquer, à être humain, quitte à être trop humain. Je suis fidèle au principe que l’existence précède l’essence. Nous observons comment la violence répressive contre tous ceux qui ne sont pas d’accord est devenue légitime. La violence des policiers en France a été niée par l’autorité. La contestation est criminalisée. La résistance a été aussi criminalisée par les nazis. Monsieur, dites-nous ce qu'il faut faire, alors je leur réponds comme Camus, ne marchez pas derrière moi ni devant moi, mais à mes côtés.

Alors, dans la mesure du possible, je tente avec mes élèves, de leur montrer autre chose que la pâleur qui s’impose, l’appauvrissement des sens qui se généralise. C’est ainsi que je répète à qui veut bien l’entendre  ma désolation devant l’absence de la danse, du chant, de la musique, de l’éloquence, de l’argumentation des programmes scolaires dirigés vers l’obsession de l’évaluation permanente au nom de la vérité sainte des chiffres.

Je rejoins Raoul Vaneigem qui affirme que mettre l’école sous le signe de la compétitivité, c’est inciter à la corruption, qui est la morale des affaires. Apprendre pour la froideur de ce qui est demandé par la communauté qui vénère l’économie, c’est apprendre sans désirer, c’est engendrer une conscience morte disposée à servir, à obéir, à s’armer pour atteindre la cible, une école qui entrave les désirs, stimule l’agressivité.

Nous serons, comme l’affirmait Nietzsche, mal compris, à force d’être mal entendu. Mais demain, en classe, dans cette espace libre, j’irai à la rencontre des êtres singuliers qui j’espère deviendront humains, il vaut mieux qu’ils soient trop humains que de voir leur conscience morte.
« Seuls ceux qui possèdent la clé des champs et la clé des songes ouvriront l’école sur une société ouverte. » Raoul Vaneigem.

Sans révolution de la personnalité, l'espoir d'un véritable progrès social demeure vain. Donc, la réponse à l'urgence sociale est l'urgence humaine.

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