semaine 15

Contradiction des valeurs

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 30 janvier 2020

Photo © Laurent Berger

Valeurs enseignées qui entrent en contradiction avec les valeurs vendues. Défendre le travail alors que les gens qui ont du travail ne sont plus à l’abri de la pauvreté. Apprendre l’honnêteté alors que la corruption se répand comme un virus. Apprendre l’effort alors que l’accès facile est mis en évidence. Accepter le risque alors que le principe de précaution est omniprésent. Contradiction entre le discours tenu de l’enseignant et la réalité. Défendre la désobéissance alors que l’obéissance est recommandée. Aller manifester alors que la répression policière s’accentue. Désirer l'agir ensemble alors que tout sépare. Observer l'humanisme se retourner contre lui-même. L'homme est mis au centre des préocaptions. L'homme et non plus les hommes. Enseigner le respect aux élèves alors qu'ils apprennent dans des bâtiments insalubres. L'enseignant est en tension, en dépression, ou alors en action quand il est encore en bonne santé contre ces contradictions. Il tente de continuer à être crédible dans un monde où tout se vaut et s'achète au nom du bonheur humain. 

Soutenir une perspective universelle alors que tout se privatise, alors que le communautarisme développe plutôt ses aspects négatifs. Défendre l’exigence alors que des parents ne supportent plus que leurs enfants soient contrariés.  Apprendre le sens de la nuance alors que la pensée binaire règne sur les réseaux sociaux. Apprécier l’empathie alors que les psychopathes, les pervers narcissiques semblent de plus en plus nombreux. 

Nous voyons donc bien le fossé qui existe entre le discours humaniste et le succès des valeurs qui contredisent celui-ci. Nous pourrions même affirmer que l’humanisme a été récupéré par la marchandisation du bonheur. Les droits se sont privatisés, le relativisme culturel est devenu parfois excessif. Plus rien ne peut heurter la sensibilité personnelle si bien que l’autocensure s’exerce. La quête de l’euphorie individuelle et perpétuelle mène même à une réduction de la liberté d’expression.  Des préfets convoquent des enseignants qui traumatiseraient les enfants. Le clientélisme est soutenu par cette quête devenue individualiste au bonheur. La dimension collective de l’humanisme se trouve dés lors occultée et devient ainsi absente. 

C’est la raison pour laquelle l’égalité me semble aujourd’hui un terme plus précis pour défendre une laïcité qui soit vraiment de gauche. Je pense aussi que la notion du vivre ensemble me paraît bien trop vague et bien trop insuffisante si nous désirons vraiment défendre le collectif dans les missions principales de l’école. Plutôt que de vivre ensemble passivement, il est nécessaire de trouver les pistes intelligentes pour agir ensemble. Une vague cohabitation est insuffisante ; les individus n’apprennent plus à se parler, ils respectent leurs différences de loin, ils se replient dans leur quartier, ils achètent leurs propres produits, ils présentent des addictions diverses afin de combler le vide qui les entoure. La paix sociale n’est qu’apparente et rassurante, bien fragile en tous les cas. L’évitement du conflit, les perpétuels arrangements raisonnables engendrent un déficit des pratiques démocratiques réelles. Les individus sont désormais libres de se définir en toutes circonstances : le gouffre de la flexibilité. Par conséquent, tout engagement à long terme devient improbable. Ainsi, l’apprentissage qui suppose nécessairement la perspective de se placer à long terme devient lui aussi improbable. Tandis que les individus deviennent de plus en plus incertains, d’autres choisissent de renforcer leurs attaches. Comme l’existence ne se fait plus, l’essence devient la seule espérance religieuse pour les individus en quête de sens. Dans la tradition d’Habermas l’espace public désigne le monde vécu. Or ce monde vécu s’efface devant d’autres priorités. Le manque de vécu ou le manque de sens cède la place à d’autres domaines que la démocratie vivante. 

Notre pensée est tous les jours envahie par les impératifs économiques si bien que nous finissons par gérer et négocier notre vie. Ainsi, nous pouvons transiger sur nos valeurs, les édulcorer pour satisfaire nos clients par démagogie, par lâcheté, par cette envie de ne jamais déplaire, de ne jamais déranger quitte à ne plus jamais se prononcer clairement. Ce n’est pas un hasard, si les droits humains remplacent les droits de l’homme. Les droits humains s’inscrivent dans une logique marchande qui a récupéré le droit à la différence. La perspective universelle des droits de l’homme n’a désormais plus d’importance. La différence est avant tout défendue au nom de nobles intentions que sont l’antiracisme, l’anti discrimination. Laisser croire aux gens ce qu'ils veulent, ne les attaquez pas de front! Si vous croyez que la terre est ronde, c'est votre affaire! Dans ce mode de pensée où se trouve alors le désir de reconnaître que des faits scientiques constituent un progrès? Si Adam et Eve sont les premiers hommes, ce n'est pas si grave! A chacun ses conceptions! Le problème est que certaines conceptions rétrogrades, régressives profitant de cette apparente tolérance s'expriment à l'école et ne semblent pas inquiéter grand monde. 

Il est préférable que l’individu demeure dans sa supposée différence : tel est son droit. Cette dérive remet en cause l’existence du pluralisme. Je n ‘inscris pas ma fille au voyage scolaire pour raisons religieuses, je refuse de serrer la main à cette directrice parce qu’elle est une femme, je ne reconnais plus les normes communes de l’école, parce que je revendique mes propres normes. Mais nous pourrions percevoir dans ces bonnes intentions un racisme qui ne déclare pas : je respecte l’autre tel qu’il est, je ne veux pas qu’il change, qu’il progresse, qu’il se remette en question, qu’il croit préférable telle valeur à une autre, je respecte ses croyances, peu importe s’il pense que la terre est plate, que Jésus est aussi important que Marx, qu’il considère que l’avortement est un assassinat, que l’homme n’est pas un animal. Peu importe si dans telle culture on oblige la femme à épouser son violeur! Dans ce principe d’une bienveillance convenue, le professeur devrait-il renoncer à vouloir élever, dépayser,  émanciper ses élèves ? Devrait-il se contenter de donner un cours de citoyenneté neutre et consensuel en montrant des reportages et des films à ses élèves ? L’évitement de la contradiction et du conflit efface la volonté de se confronter, d’échanger des points de vue différents, de se dépayser : donc de se remettre en question. Pourtant, l’émancipation de tous est un principe fondamental si nous désirons défendre l’égalité à l’école. La question est de savoir si le droit à la différence prôné ne remet pas en cause l’égalité? 

Mais surtout n’est-ce pas aussi un vide au niveau des valeurs à proposer qui est interpellant? Il est facile de critiquer les valeurs présentes ailleurs que nous pourrions considérer comme barbares alors que des affiches publicitaires traitent les femmes comme de simples objets à consommer. Quand à l’école compte seule la performance par les points par des épreuves de plus en plus uniformes et utilitaristes! C’est donc avant tout à l’école qu’il faut retrouver le sens du collectif, le sens de l’universel, le sens des normes communes. Oserait-on encore parler d'un bien commun à envisager ensemble alors que l’individu est roi? Si chaque élève doit être mis au centre de l’apprentissage avec des unités d’apprentissage adaptées à ses besoins spécifiques comment alors encourager le goût de l’émancipation collective? Si chaque enfant est vu comme seul apprenant pour exécuter des tâches individuelles, où se trouve la nécessité de la socialisation?  Il est curieux qu'on encourage l'utilisation de la technologie, les tablettes, les tableaux interactifs dans les écoles dites à discrimination positive au public dit défavorisé. Steve Jobs ne donnait pourtant pas ses écrans à ses enfants. Comment un enfant peut-il se développer au niveau sensoriel s'il ne va plus à la rencontre des autres? Si bien qu'heureusement, il est encore des professeurs qui prouvent à leurs élèves que tenir un livre en main demeure une expérience différente quela lecture sur écran.

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