semaine 40

Confusion entre savoir et connaissance

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 08 janvier 2020

Photo © Laurent Berger

Nous vivons dans une époque où la croyance est omniprésente. On croit pouvoir réussir sans rencontrer d’obstacle. On pense pouvoir monter à cheval sans tomber. On croit éviter tous les risques. On croit prendre toutes les assurances. On croit que la terre est plate, que l’homme ne descend pas de l’animal, on croit à toutes sortes de complots. Mais aussi on pense que la reconnaissance de faits vérifiés est de l’ordre de la croyance. Nous vivons donc dans une époque où les confusions sont nombreuses. À l’école, celles-ci sont également bien présentes. 

"Monsieur, je crois que ma série à l’examen était plus difficile que les autres!" Alors que le professeur peut démontrer que le niveau de difficulté et de compétences attendues est le même. 

Un malentendu règne actuellement sur le développement des compétences. On a critiqué à juste titre un enseignement uniquement basé sur la transmission de savoirs que les élèves ne s’approprient pas. Puis l’utilitarisme dogmatique s’en est même emparée afin de confirmer ce point de vue. Seulement voilà, une compétence ne peut se passer de connaissance. Quelle est la différence entre le savoir et la connaissance? Je peux savoir une chose sans en avoir fait l’expérience, sans l’avoir digérée, surtout sans l’avoir vécue ou comprise. Ainsi, je peux savoir définir une figure de style sans avoir pris connaissance, sans l’avoir fréquentée dans des écrits. Autrement dit je peux savoir ce que signifie un oxymore sans en avoir la connaissance chez les écrivains. Ce qui signifie que la connaissance est le processus individuel d’un savoir.

Ainsi, il me parait plus juste de définir le degré de connaissances chez mes élèves avant de parler de compétences en répétant qu’une compétence sans connaissance ne vaut pas grand chose. Si l’élève n’a jamais acquis le processus individuel de ce qu’est l’ironie rencontrée chez Rabelais, Voltaire, La Fontaine, il y a peu de chance que celui-ci puisse un jour rédiger un pamphlet ironique sur les va-t-en guerre. 

Je sais que je peux connaître des difficultés, mais les connaître, en faire l’expérience, c’est une tout autre histoire! De ce fait, croire que les élèves peuvent spontanément être compétents à partir de rien, vouloir  faire croire que tout le monde peut être poète, dramaturge sans en pénétrer le sens et le travail, est un leurre. À l’école, on ne désire plus instruire en partant de la transmission d’hommes  d’expérience, on désire faire croire à l’élève qu’il suffit de savoir pratiquer une petite recette bien pratique. On donne l’illusion que le savoir peut se faire sans la lecture. On donne l’illusion que le savoir peut se pratiquer sans le développement de la langue. On fait croire que l’élève pourra s’exprimer sans pratiquer l’argumentation, la dissertation. On lui demande de répondre en quelques lignes.

Il existe un changement de vocabulaire intéressant à l’école, le seul mot dominant qui occupe tout l’espace de la pensée est désormais le mot réussite pour des raisons économiques. Par conséquent, on ne parle pas de transmission, de connaissance. En réalité, les missions laïques de l’école sont abandonnées au profit des objectifs marchands. 

On croit pouvoir rédiger de beaux programmes, on croit savoir sans prendre connaissance de la réalité du terrain. J’ai souvent décrit la présence de la pensée magique dans l’ordre économique. Ainsi la religion politisée n’est pas la seule menace à prendre en considération lorsqu’on souhaite continuer à défendre la laïcité, la dimension économique me semble tout aussi préoccupante.

Un savoir qui n’est pas intériorisé ne peut se diriger vers des compétences qui seront réellement épanouissantes pour les élèves. Une compétence qui ne mobilise pas un ensemble de connaissances est pauvre. On voit apparaitre dans les manuels scolaires en français des unités d’apprentissage séparées, catégorisées, qui mettent l’accent sur l’esprit pratique immédiat, mais qui ne soulignent aucune progressivité et surtout qui ne développent pas de fils conducteurs. Il s’agit de cette façon de faire agir l’élève dans une tâche qui a un début et une fin mais qui ne présente aucune historicité. 

Le savoir peut être défini comme la somme des informations accumulées, ce que ces manuels scolaires rigides exercent parfaitement, mais la connaissance passe par l’expérience de la connaissance. On n'oserait plus définir aujourd’hui, évoquer un enseignement initiatique est plus dirigé vers la lenteur, la progression, la découverte, parce que cela serait vu comme une perte de temps à une époque où l’efficacité domine. Nous pouvons observer dans les programmes du cours de français la primauté du texte informatif sur le texte littéraire.

Enfin, accéder à la connaissance, c’est parfois pouvoir renoncer à ce que l’on croit savoir, c’est ne pas avoir une pensée morcelée, découpée, mais entrer dans une prise de conscience. La perspective utilitariste scientiste écarte la dimension spirituellede l’apprentissage. La connaissance exige parfois l’abandon des certitudes.

Cependant, il ne faudrait ne pas  opposer le savoir et la connaissance. On peut observer et imaginer, on peut raisonner et se baser sur son intuition. Seulement pour entrer dans la connaissance, il faut aussi accepter de ne pas être sans cesse diverti. C’est ainsi que le maître passeur est aujourd’hui dénigré au profit de l’animateur, du facilitateur, du donneur du mode d’emploi. C’est que celui qui demande de quitter les certitudes économiques de la réussite, de la compétitivité est méprisé. Apprendre invite à la méditation, à la réflexion, à la révélation, ici, nous sommes bien dans le domaine de la connaissance. Si les élèves ne sont plus qu'invités à exercer le plus rapidement des compétences afin d'être efficaces, ils sont dès lors privés de ce cheminement que je continue à défendre. 

Il existe une conciliation entre l'esprit scientifique et l'esprit spirituel que je distingue l'esprit religieux. Cette conciliation pourrait être enseignée aux apprenants. La science et la spiritualité invitent à une démarche qui peut se révéler parallèle. Faire des hypothèses, maintenir son esprit critique, remettre en cause des faits qui ne sont pas vérifiés, la recherche de preuves et d'indices, ne pas se contenter des évidences. Ces attitudes spirituelles et scientifiques nous écartent de nos croyances. Les croyances supposent une adhésion, au sens de coller à, la connaissance maintient une ouverture d'esprit. Ma faveur est de se diriger vers des compétences qui construisent des ponts et non des murs.

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