semaine 33

Abandon du principe de transmission

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 10 mars 2017

De l'air! Photo © Laurent Berger.

Emanciper nécessite la présence d’un passeur, d’un créateur. L’étymologie du mot autorité : celui qui peut être l’auteur d’un sens porteur d'avenir. Il ne faudrait pas confondre l’autorité avec l’autoritarisme ou avec la tyrannie. La transmission exige une reconnaissance de l’autorité. Sans metteur en scène, aucune pièce de théâtre ne pourrait être jouée. Je défends la présence assertive du professeur : une présence unique, privilégiée, qui peut être accompagnée par les nouvelles technologies, mais qui ne peut pas être remplacée par celles-ci.

Je sais que je prends un risque aujourd’hui en défendant le principe de la responsabilité et de l’autorité, les sociologues de l’excuse pourraient m’en vouloir. Mais les terroristes, qui décident de nous attaquer, ne sont pas tous issus de quartiers misérables ! Ils ne sont pas tous des désespérés, même si je n’ignore pas que le désespoir peut conduire à l’utilisation de la violence. Mais l’explication unique par la misère ne me semble pas suffisante pour toujours tout expliquer ! Nous pouvons vouloir comprendre certains actes sans pour autant les justifier. La nécessité de pouvoir juger est importante. La nécessité de mettre l’accent sur le caractère injustifiable des actes commis. Des individus parfaitement responsables d’une idéologie meurtrière n’ont pas toujours l’excuse d’être exclus de la société, c'est de manière volontaire qu'ils passent à l'acte.Sans oublier ceux qui en donnent l'ordre et qui se mettent souvent à l'abri. L'homme, qui demeure libre, garde sa capacité de juger ce qu'il ne peut admettre: cette force devrait être aussi transmise à l'école. Or le jugement remet en cause la neutralité qui semble séduire, mais qui invite à l'autocensure. 

De même, une tolérance déviée de son sens initial se montre trop large envers les croyances individuelles qui viennent remettre en cause les liens sociaux et collectifs. L’école est un espace public qui devrait être indépendant des particularismes idéologiques. Elle devrait être un temple qui autorise l’épanouissement de jeunes en formation. Elle n’accueille pas des individus fermés, définis une fois pour toute selon les critères de rentabilité.

Ainsi, l’école devrait transmettre le maintien de certaines normes communes qui nous permettent d’agir ensemble dans un espace émancipateur, mais les nouveaux prescrits du néolibéralisme spécialisent très tôt les élèves selon les besoins spécifiques du marché de l’emploi.

Je retrouve la pensée d’Hannah Arendt lorsque je défends le principe de l’autorité dans l’éducation, lorqu’elle affirmait qu’éduquer, c’est transmettre des savoirs. Affranchis de l’autorité des adultes, les enfants risquent d’être soumis à une autorité bien plus tyrannique : celle de la masse, de la publicité, de la majorité, de la consommation. C’est ainsi que je m’oppose au principe de neutralité exigé pour l’enseignant, car l’autorité et non la tyrannie qu’il présente, révèle un sens qui n'est pas neutre. Tout comme la volonté égalitaire peut parfois se retourner contre la volonté d’émanciper. L’éducation prépare un futur qui serait différent: elle ne devrait pas se limiter aux dogmes du présent, elle forme des êtres qui assumeront leurs choix, elle ne devrait pas répondre aux besoins actuels du marché ni aux croyances individuelles.

Il existe un rejet de l’autorité, mais aussi de la connaissance, de l’expérience pour souhaiter un avenir meilleur. La tendance est de ne pas écouter les gens qui sont sur le terrain pour injecter dans l’école les réformes introduites par les experts qui sont soumis aux idéologies du néolibéralisme et du mercantilisme. De belles réformes se présentent avec l’emballage des bonnes intentions : elles tentent de cacher leur véritable objectif qui est de délaisser l’humanisme qui pourrait être la source d’inspiration afin de changer réellement l’école. Ainsi, les idéologies du présent empêchent le goût d’un autre avenir possible: tout évaluer rapidement, rupture avec l'initiation et la progression.

Le néolibéralisme est la première idéologie qui me vient à l’esprit quand j’analyse ce qui vient déstructurer l’école. Une ministre de l’éducation s’adresse à une boîte experte en communication pour vendre sa réforme. Les managers sont consultés afin de demander aux enseignants de faire plus avec les mêmes moyens. Les enseignants deviennent donc des ressources humaines à exploiter. L’école est ainsi attaquée, parce qu’elle est peut-être le dernier espace privilégié qui pourrait échapper à la pensée unique du tout économique et du grand marché. Parallèlement au tout économique qui s’impose, la pensée magique se manifeste pour déstabiliser la défense de la transmission par le raisonnement et l'argumentation. La transmission est l’un des rôles de l’école que je pense encore indispensable dans le développement d’une démocratie équilibrée, quitte à paraître conservateur aux yeux de ceux qui sont amoureux des modes séduisantes ! L’enseignant ne devrait pas obéir aux normes et aux croyances du présent, parce qu’il vit avec des êtres en devenir. Il ne devrait pas proposer aux adolescents la société telle qu’elle est, mais ce qu’elle pourrait être avec eux demain.

Deux tendances participent aussi à l’abandon de la transmission : le relativisme excessif et l’égalitarisme. Le rapport entre le  maître et l’apprenti est banni, parce que la volonté d’éviter aux gens de se sentir inférieurs est devenue primordiale. Cet égalitarisme finit par supprimer l’égalité des chances d’aspirer au meilleur pour trouver le préférable, pour rencontrer ce qui est à atteindre comme se révélant supérieur afin de définir l'agir ensemble. La volonté d’écarter toute hiérarchie, de renoncer à la notion de verticalité a pour conséquence l’effacement de la transmission des savoirs émancipateurs. Un mépris envers ce qu’on appelle la culture générale se manifeste au profit de ce qui doit être utile, directement mesurable : ce qui mécanise les tâches pédagogiques.

Une trahison des valeurs des Lumières se déclare et est politiquement correcte. Un renoncement à valoriser les valeurs émancipatrices par une crainte de vouloir imposer une violence à l’autre se déclare. Une nouvelle forme de paternalisme  s’exprime vis-à-vis de l’autre qui est considéré comme essentiellement différent. Un égalitarisme qui fait croire que tout est possible pour tout le monde de manière spontanée. Un retour de la croyance finit par l’emporter sur les savoirs exigents à élire. L’apprentissage est de plus en plus interprété comme une forme de violence insupportable. Un renoncement à l’universel par respect des particularismes qui sont récupérés par la logique marchande. L’école devra se montrer indépendante des croyances actuelles. Le tout économique est la religion qui nous domine. Une pensée magique s’oppose à la réflexion que le professeur voudrait transmettre.

 

Laurent Berger.

 

 

 

 

 

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