semaine 06

J’ai heurté un transparent

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 02 mars 2017

Capture d'écran The Independent

C’est ce que clame Roger Avau dans notre rubrique « mots clés décroisés ».  Les fous de transparence progressent sans réaliser que ce qui se fait par bienveillance peut se transformer, sans s'en rendre compte, en malveillance, à l’heure du numérique. Le transparent pourrait nous heurter, nous allons le voir.  Heurtons-le aussi car comme l'écrivait Jacques Derrida  : " Si le droit au secret n'est pas maintenu, nous sommes dans un espace totalitaire."

La Chine teste le concept du Citizen Score afin de lutter contre la corruption. 
Et il y a des raisons de s’inquiéter. Dans Meta-Media, Gautier Rose, directeur de la prospective à France Télévisions, écrit ceci :  « À mi-chemin entre 1984 et un épisode prophétique de Black Mirror, le concept repose sur l'agrégation des données récoltées sur chaque individu pour lui attribuer un "score général de confiance". Une sorte de cote de solvabilité qui détermine, en plus de l'accès aux crédits, le droit à la sécurité sociale, à certains métiers, à un visa vers les pays extérieurs... Un outil de contrôle social imaginé par le Parti communiste chinois, digne des pires scénarios de science-fiction, qui "fiche" l'individu dans le moindre de ses actes, et qui l'invite même à réévaluer ses fréquentations (même le comportement de vos amis peut influer sur votre score). Le Parti espère en fait éliminer tous les obstacles pour accéder au partage des données recueillies par les administrations, les entreprises, les organisations et les collectivités. »

Dans The Independent, un article de leur correspondant en Chine confirme que ce programme plutôt totalitaire pourrait être effectif en 2020.
Il vise à lutter contre la corruption, disent les sources officielles chinoises. Un Etat connaissant tout de nous devient tout aussi dangereux qu'un conglomérat de quelques acteurs privés omniscients. « On assiste à un nouveau type « d'hygiénisme punitif", pour reprendre l'expression du journaliste Philippe Vion-Dury dans son ouvrage La nouvelle servitude volontaire, enquête sur le projet politique de la SiliconValley (éd. FYP), qui n'a plus rien à voir avec l'idéal d'émancipation hérité des Lumières. Plus nocif et sournois encore que George Orwell : Aldous Huxley…",  conclut Gautier Rose.  

On nous disait « Big Brother is watching you » et ce sont des camarades chinois du Parti Communiste qui le font.
Mais dans la patrie de Trump, les compagnies d’assurances font de même et pratiquent déjà l’hygiénisme punitif : si tu te tiens bien tu peux être récompensé et avoir des assurances moins chères ou des prêts plus aisés. Si l’algorithme détermine que les immigrés constituent une classe plus risquée, on exclura ces derniers du bénéfice de l’assurance. Toutes ces données que nous donnons gratuitement  permettent enfin de déterminer des propensions. Des personnes se verront donc sanctionnées parce qu’elles appartiennent à un segment de population qualifié de risqué. On pourrait imaginer un jour que la police puisse utiliser ce type d’approche et que des jugements soient rendus avant même qu’un acte punissable soit commis.

Le danger des données que nous donnons gratuitement et souvent à notre insu
Aucune donnée n’est dangereuse, mais elles sont toutes mises en danger par l’usage qu’on peut en faire. Le premier danger est la remise en cause du droit à la vie privée qui est vital et essentiel. Toute personne qui a vécu sous la dictature ou le fascisme le sait. Il n’y a que des geeks pour en faire fi parce qu’ils ne voient l’algorithme que dans des programmes ludiques. Le second danger est l’analyse de propensions que nous venons d’évoquer et qui risque de pénaliser de nombreuses victimes sans qu’elles le sachent, simplement parce qu’elles appartiennent à un groupe où la propension à commettre tel ou tel acte est la plus élevée. Le troisième danger est la dictature des données, ce que j’appellerais le « faitichisme ». On fétichise des données considérées comme des faits en oubliant les motivations qui génèrent ces faits quand ce ne sont pas des lobbys peu scrupuleux. Et je ne parlerai pas du sort des faits alternatifs.

Mais il n’y a pas que les algorithmes qui infantilisent les citoyens
Une multitude d’autres gadgets soi-disant malins nous font passer pour des imbéciles. La technologie facilite le scientisme et les automatismes. Une solution technologique apparaît de plus en plus souvent comme la plus logique et la meilleure. Nous expérimentons le solutionnisme induit par la technologie. Les codeurs d’une chaîne de magasins aux USA ont défini un algorithme qui permet sur base du comportement d’achat d’une personne « non identifiée » de déterminer si elle est enceinte et pour quand la naissance interviendra. Sur base d’achat de lotions non parfumées, de supplément en magnésium, calcium, zinc, etc., ils ont identifié deux douzaines de produits utilisés à des moments donnés qui permettent de déterminer la propension à être enceinte, de sorte que le jour venu la cliente recevra des offres privilégiées et que ce système perdurera après la naissance de l’enfant pour ses premiers pas, sa rentrée des classes, etc. Tout cela n’est pas bien dangereux. Imaginons à présent qu’un père musulman reçoive à la maison des bons de réduction pour couches-culottes avant même de savoir que sa fille est enceinte sans être mariée.

Quelqu’un peut-il rallumer les lumières ?
Mais de tout cela, on ne parle pas dans les programmes d’élection ni dans les pactes d’excellence destinés à éduquer nos enfants à l’exercice de la liberté dans un monde adulte qui la menace de plus en plus. Le peuple chinois a déjà montré sa capacité de résistance en 2010 quand le parti a essayé d’introduire dans une province une sorte de permis de conduite citoyenne à points. Ils ont du faire machine arrière.Croire que le parti arrivera à imposer cela à 1,3 milliards d’humains c'est faire peu de cas de ces humains. Je n’y crois pas mais le cas illustre la nécessité de légiférer sur ce qui est fait de nos données et quelle part nous pourrions toucher de l’exploitation qui en est faite si nous le désirons. Je ne voudrais pas heurter les fous de transparence, mais y a-t-il quelqu’un pour rallumer les lumières au lieu d’élever la transparence au statut de valeur ?

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