semaine 39

Elire Trump ou condamner Galilée, la faute des médias ?

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 18 novembre 2016

Le tableau de Trump est une oeuvre d'illma Gore, censurée aux USA parce qu'il y apparaît avec un tout petit zizi. Photomontage

Nous évoluons ainsi au fil de notre vie entre l’amour et la haine, le bonheur et le malheur, la jouissance et la souffrance, l’espoir et la fatalité, l’isolement et la proximité, soi et la masse et surtout, entre le consentement et la contrainte. Les journalistes et les chargés de relations publiques aussi mais les seconds sont bien plus nombreux que les premiers.  Ce qui les différencie, c’est ce qu’ils relatent ou l’idée qu’ils se font de ce pourquoi ils sont payés.

Le chargé de relation publique parlera plus facilement d’amour, de bonheur, de jouissance, d’espoir et du sujet ou de l’objet pour qui il travaille. Le media de masse raconte la haine, la souffrance, le malheur, l’isolement. Ce serait intéressant de faire une analyse sémantique des discours de Clinton et Trump. Mais en écoutant, hier,  son premier discours depuis les élections, je pense qu’elle tenait un langage de chargée de relations publiques. Chargée de son mythe américain. Trump parlait mal, de manière caricaturale et choquante, mais il touchait la souffrance des gens depuis celle du pauvre riche trop taxé jusqu’à celle du vrai pauvre qui a perdu son job à Détroit parce que les Américains roulent en japonaises.  Il titillait le rêve américain en chacun tout en défiant les médias qui ne sont plus objectifs à ses yeux. Il n'était pas dans le vrai et on s'en fout. Il était dans le vraisemblable et ça marche, électoralement.

Depuis toujours, on disserte sur la subjectivité et l’objectivité. La presse d’opinion a ses journalistes, mais ils sont au service d’une opinion. En soi, ils sont plus activistes que journalistes. « Nous commençons à nous rendre compte que les journalistes viennent en grande variété de formes et de types d’engagement », dit Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York. Et il précise : « Que quelqu’un soit un activiste n’est pas sans importance, mais cela n’en fait pas forcément le contraire d’un journaliste ». Mais de nouveau, où trouver la bonne info ? Dans l’échange. Snowden a choisi un interlocuteur qui partageait ses valeurs, un journaliste au Guardian. C’était son canal pour gagner de l’audience. Après, ce journaliste a bénéficié de son média et la puissance de ce dernier a fait le reste. Parce que le Guardian est un média de masse, mais aussi une marque forte et hybride, couvrant beaucoup de segments, bénéficiant de nombreux canaux de distribution et jouissant d’une grande confiance. Le gouvernement britannique a fait savoir au Guardian qu’il ne comprenait pas son attitude. Le Guardian, le journaliste et Snowden ont bien fait leur métier.

Trump s’est fait élire pour les raisons qui ont fait condamner Galilée. Imaginons que Galilée ait vécu à une époque où tous nos médias de masse et l’internet auraient sévi. Twitter aurait vu des quantités de hashtags apparaître allant de #laterreestplate, #coupdesoleiltropfort, #galileeilluminé, #hérésie, etc. Wikipedia aurait été envahi de pages et de contradictions et le pape aurait obtenu gain de cause bien plus vite. Parce que personne n’aurait pu avoir recours à une connaissance, une preuve, un fait sur la toile qui eût été susceptible de soutenir la cause de Galilée. Lui-même n’en avait pas la preuve. Que nous auraient alors communiqué les médias ? Galilée aurait fait la une de tous les journaux… mais pour combien de temps ? Le journaliste en comité de rédaction se lancerait dans un ensemble de vérifications sur le web où il ne trouverait aucune réponse tendant à soutenir Galilée. Il appellerait d’autres savants, qui tout au plus, auraient pu émettre un doute : « Galilée a peut-être bien raison, mais… l’évidence, c’est que tous les matins, je vois le soleil se lever d’un côté et se coucher de l’autre. Le vraisemblable prime encore plus quand le vrai n'est qu'objet de recherche.

En 2010, des fous ont organisé un congrès aux USA affirmant que Galilée avait tort et que l’Église avait raison  (et je parie qu’ils ont voté Trump).  Pourquoi ? Parce que la thèse du géocentrisme est la plus facile à faire accepter. Parce qu’en très peu de temps, on peut abuser du bon sens des gens qui ne croient que ce qu’ils voient – et ce qu’ils voient, c’est le soleil qui se lève et se couche. À l’heure où le caviardage des images et leur diffusion sont à la portée du citoyen lambda, ceux qui ne croient qu’en ce qu’ils voient ou entendent ont du souci à se faire. Quand on sait que la page Facebook qui suscite aujourd’hui le plus d’engagements (de clics positifs, de partages et de commentaires) est celle qui aspire au retour de Jésus, il ne fait aucun doute que l’Église du temps de Galilée aurait sauté sur cet outil pour convertir le peuple à son point de vue contre celui de l’hérétique. Et les partisans du créationnisme et de l’intelligent design en profiteraient autant. Ils le font encore au 21ème siècle.  À l’époque, les géocentristes font valoir leur thèse par le simple charisme de leurs partisans, leur « autorité » en la matière. Galilée se base, lui, sur l’observation et l’expérience. Ses opposants lui demandent s’il compte réécrire la Bible pour la faire concorder avec ses découvertes. Trump n'a rien fait d'autre, user de son charisme, de son autorité, de sa façon d'incarner le rêve américain qui a déçu tant de ses compatriotes.

Ceux qui ont condamné Galilée sont de même nature que ceux qui ont élu Trump.  Les partisans du créationnisme sont à ses côtés, d’ailleurs. Cette masse d’électeurs dans la souffrance ne croient que ce qu’ils voient comme ceux qui condamnaient Galilée : un soleil qui se lève et qui se couche ! Certains prétendront qu’une communauté se serait créée, mobilisée et fédérée autour de lui si le web avait existé pour éprouver cette fabuleuse aventure scientifique qui privilégie la découverte, la curiosité, la rencontre avec l’inattendu. Galilée aurait pu profiter d’un réseau comme Luther en son temps. Mais Luther ou le printemps arabe de Tunis ont fédéré des gens autour d’évidences qu’ils percevaient comme telles. La découverte de Galilée est moins évidente à comprendre, à expliquer et donc à partager.  Il faut tordre le cou au bon sens pour y parvenir. Or dans la souffrance, les perceptions évidentes l’emportent. C’est l’Eldorado qui brille au fond des yeux de ceux qui s’entassent dans des bateaux pour fuir leur pays.

Qui va tordre le cou au bon sens qui conduit la masse à suivre l’évidence plutôt que la science ? Pas Hilary. Électoralement, la révolution copernicienne  ne rapporte aucune voix. Alors qui,  si ce ne sont les journalistes activistes ?

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