semaine 32

"Des héritiers sans testament"

Humeurs d'un alterpubliciste par Patrick Willemarck, le 17 avril 2020

Albert Camus et René Char à l'Isle-sur-la-Sorgue. Photo D.R.

Ainsi nous qualifiait René Char qu’on voit en photo avec son ami Camus, l'auteur de «La Peste».
Ils étaient des penseurs, des passeurs, des transmetteurs. Ils offrent encore des grilles de lecture pertinentes du chaos dans lequel nous met une pandémie. Camus l’avait imaginée. Où est le testament? Où est le mode d’emploi?
Bien sûr, il y a des passeurs de savoirs et de sagesse. Avec la technologie, ils se multiplient même et leur vitesse de passage augmente considérablement, à tel point qu’on ne s’y retrouve plus. Nous manquons cruellement de chercheurs, d’explorateurs et d’une grille d’analyse du chaos du monde.
Un chaos qui se trouve à la croisée de l’accélération, de la mutation et des inégalités. Les deux premières progressent de manière exponentielle avec une économie et une écologie qui leur font écho en bien et en mal et au même rythme de sorte que les inégalités persistent et que la planète tourne de moins en moins rond.

Le coronavirus ne simplifie pas les choses. Tout le monde se réfugie derrière le prince. Que devient la démocratie? Faut-il un sénat d’experts ou un sénat de citoyens tirés au sort ou les deux? Aujourd’hui, crise oblige, ce sont les experts qui dirigent. Et qu’entend-on en écho? Les citoyens qui deviennent tous experts sur les réseaux sociaux et avancent leur point de vue quand ce ne sont pas simplement les bons points et les mauvais points.

Et si on profitait de cette crise pour réfléchir à la démocratie dont on a hérité? Et si on rédigeait le testament pour ceux qui nous suivront? Cette crise est une opportunité, elle montre plus que jamais à quel point la chose publique est complexe dans un monde devenu hypercomplexe. Elle illustre aussi à quel point le citoyen est devenu plus consommateur de démocratie que de citoyenneté. Il a tendance à penser qu’il suffit aux dirigeants de pousser sur le bon bouton pour que les choses se règlent. Mais la démocratie est imperfection par définition et, comme nous, elle s’inscrit dans le temps long.
La crise nous montre que la démocratie a autant besoin du peuple que d’une élite. La démocratie représentative pourrait certes évoluer, mais faut-il la condamner ? Ne vaudrait-il pas mieux l’éclairer en adjoignant au parlement une chambre avec des citoyens tirés au sort ou avec des scientifiques qui représenteraient le citoyen de demain comme l’avait suggéré Jacques Attali.

Le Brexit qui a fait notre triste actualité est un bel exemple de cette nécessité d’une élite et du peuple. Le peuple britannique s’est certes prononcé, mais n’est-ce pas sur une question à laquelle il lui était impossible de répondre, une question que les dirigeants britanniques n’ont pas éclairée?

La crise montre aussi la limite des beaux principes. Le principe de précaution, le principe de sauvegarde et le principe de transparence.
Mais comment peut-on favoriser le principe de précaution si ce n’est quand tout le monde a peur? Qui «osera encore chercher à savoir et comprendre» si la précaution prime? Que deviendront la science et la recherche pure? Et le principe de sauvegarde, n’a-t-il pas si on l’examine librement, un corollaire qui serait encore et toujours la peur? Combien de Britanniques ont-ils voté pour le Brexit par sentiment de sauvegarde, par peur de perdre leur identité, leurs emplois, leur argent au profit de tous ces Européens? Enfin le principe du bonheur et de la transparence. Un principe qui assurerait l’honnêteté, l’accessibilité et l’intégrité des dirigeants en demandant plus de transparence. Mais la transparence est-elle vraiment une valeur si ce n’est pour le laveur de vitres? Pour les autres, s’exposer au regard public en permanence ne fait-il pas peur? Ne réduit-il pas l’audace de ceux qui s’y exposent? De nombreuses études le prouvent. Va-t-on se priver d’audace dans un monde qui est à réinventer? Un monde avec plus d’égalité et de solidarité. Et pourquoi pas un peu plus de liberté, de vraie liberté ? Où sont les hommes et les femmes libres qui intègrent tout ce qui les détermine (même un virus) et agissent en conséquence?
La liberté depuis les lumières a été, et est encore le plus souvent, une question de libération de toutes les sortes de tutelles qui pèsent sur nos sociétés. Une question d’émancipation des oppressions et servitudes qui pèsent sur le citoyen. Mais très honnêtement, si toutes méritent d’être combattues, de nombreux combats ont été gagnés. Il est peut-être temps aujourd’hui d’appréhender la liberté dans une dimension plus positive et se souvenir de ce sage qu’est le philosophe Marcel Gauchet. Pour lui, «l’histoire de la libération est derrière nous; l’histoire de la liberté commence».

 

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