semaine 47

Silvio a joué pour Emile

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 15 août 2019

Luxembourg. Devant la photo de son ami Emile, ancien mineur comme lui, Silvio joue un air d'harmonica. La petite musique se joint aux images de LaToya Ruby Frazier, de Braddock, USA, qui vint à la découverte des gens du Borinage, en 2017, pour le Grand-Hornu (Mac's). Photo Marcel Leroy

Gros plan sur une image-souvenir extraite du catalogue de l'expo du Mac's. LaToya, avec ses amis borains.

A Marcinelle, le 8 août, la cloche sonnait pour accompagner les 262 noms des victimes de la catastrophe de 1956. En habit de mineur un homme regardait droit devant lui, sans rien voir d'autre que des souvenirs, me semblait-il. Pensait-il à Emile, membre des compagnons du Devoir de Mémoire du Fief de Lambrechies, qui vient de quitter ce monde? Avec Antonio et Jean-Claude, Silvio et Emile faisaient partie des Borains qui ont aidé la photographe américaine LaToya Ruby Frazier à comprendre l'esprit de la vieille région minière. Où des gens venus parfois de bien loin s'étaient retrouvés solidaires, dans le fond. Comme à Marcinelle et partout dans le sillon industriel wallon.

LaToya s'est imprégnée du Borinage grâce à une  bande de grands témoins. Elle  exposa au Mac's (Musée des Arts Contemporains, Grand-Hornu) ses grandes images en noir et blanc imprimées chez Bruno Robbe, à Frameries. Vint le temps du retour au pays pour la jeune femme originaire de Braddock, une cité de la rust belt  américaine, la ceinture rouillée des usines dépassées. A plusieurs reprises, l'artiste avait dit combien cette rencontre l'avait bouleversée. Entre le Borinage et Braddock, les similitudes sont multiples. Quant à Charleroi, elle est jumelée avec Pittsburgh dont Braddock serait une sorte de ville-satellite.

Deux années après son passage au Borinage,  LaToya  poursuit son travail de témoin engagé de l'humanité. Elle va vers les plus fragiles, prend du temps avant de réaliser ses documents. Certains d'entre-eux sont montrés à Luxembourg. Jusquà la fin du mois de septembre, le Mudam, grand musée d'art moderne, propose des regards croisés sur l'oeuvre de Latoya. Dont de nombreuses images du séjour dans le Borinage. Pour les gens figurant sur ces photos, et leurs proches, le voyage à Luxembourg s'imposait. Il serait une fête. Une manière de prolonger ce qui avait été vécu intensément. Personne là-bas n'a oublié LaToya...  

Aussi, au début de cet été, en juillet, un autocar est allé du Grand-Hornuà Luxembourg. A bord, rien que des gens concernés par l'expo. Reçus comme des partenaires de l'artiste, ils expliquèrent aux visiteurs quels avaient été leurs voyages et leurs efforts. Survint ce moment:  devant  quatre portraits dont le sien, un des membres du groupe se figea. Hésita un instant. Sortit un petit harmonica de sa poche. Silvio ne se sépare jamais de son piccolo. Il tient  dans la main. Son oncle, avant qu'il ne quitte la Sardaigne, lui avait offert ce petit instrument qui l'avait accompagné durant la guerre. Au Mudam, Silvio joua en hommage à son ami Emile, mort depuis peu. Il joua en souvenir du sourire et du courage d'Emile. Et, soudain, l'image de Latoya prit toute sa force. Emile était avec nous tous. Encore. 

Après ce voyage, j'ai repris le catalogue de l'expo du Grand-Hornu, pour retrouver les récits d'Emile, Silvio, Jean-Claude, Antonio et de tant d'autres. Voici  les mots de Silvio, confiés à LaToya, tels qu'écrits sous sa photo: " J'ai été enseveli au fond pendant six jours à moins 970 mètres. Septante mètres de galeries se sont effondrés. Quand ils nous ont trouvés, nous étions dans le coma. Je savais qui j'étais, mais, à part ça, je ne me rappelais de rien. Si nous étions restés une heure ou deux en plus, on serait morts. A l'hôpital, le directeur des mines est venu nous voir. Il voulait bien nous payer le voyage pour retourner à la maison. J'ai dit "Non merci" et j'ai recommencé. Mon nom est Silvio Cocco. J'avais 19 ans quand je suis arrivé seul de Sardaigne. Après trois jours, je suis descendu à moins 1415 mètres au Rieu du Coeur à Quaregnon, le puits le plus profond du Borinage. J'ai travaillé là de 1957 à 1959 et quand le Rieu a fermé, j'ai été à Châtelineau". 

A Luxembourg, Silvio, quand il joua pour Emile, devant sa photo, retrouva la force des propos transmis à l'artiste. De son souffle, il anima les lamelles du petit instrument chromé qui a tant bourlingué, touchant chacun au fond de son coeur. Comme les cloches de Marcinelle, ce 8 août encore.  

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Commentaires

Portrait de Sestu Antonio
tout simplement : merci Marcel !

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