semaine 46

Raxola au Rockerill, zone rouge

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 21 avril 2018

Yke K. en phase de décollage... Photo © Marcel Leroy

Intérieur nuit. A gauche, Kengen. A droite Limelette. Au centre, la Gibson de Raxola. Le Rockerill en vitesse de croisière. Photo © Marcel Leroy

Rockerill, Charleroi, vendredi 20 avril, entame de la nuit Apunkalypse Now. La vieille usine de la Providence vibre comme une Norton Manx au départ de Francorchamps. "Crowd of Chairs", le premier groupe d'un programme qui monte dans la zone rouge de la puissance sonore, chauffe la machine. Le public commence à bouger. Dans un coin du bar, Yke K., alias Yves Kengen, penché sur sa bonne vieille Gibson, parle guitare avec Thierry Limelette, du légendaire groupe de rock carolo Vacation, quarante ans de service. Un peu plus loin, le chanteur Fabrice Carloni réfléchit aux fulgurances qui se croisent aux confins des styles de rock. Kengen, il y a longtemps, a rejoint un court moment le Vacation des origines, celui de Sonny. Tout se recoupe.

Kengen porte un étrange costume à carreaux rouges taillé à la tronçonneuse dans un kilt écossais. Il devrait essayer la cornemuse aussi. Il écoute  les Tournaisiens de Pedigree. Des jeunes qui mettent le paquet. Kengen doit se revoir, en 1977, quand avec des potes il fonda Raxola, devenu un des trois groupes punk historiques belges. Raxola signifie Revolution Axis Opens Lights Ahead. Pas besoin de traduire, vous avez saisi l'étincelle. Deux ans plus tard, après un disque qui a marché à fond, la bande se dissolvait et Kengen prenait la route. Pour New York et l'Afrique du Sud, ailleurs? Demandez-lui par où il est passé, c'est son histoire.

Minuit et les quatre de Raxola s'enracinent dans le bois de l'estrade. Kengen est en première ligne, entre ses deux camarades guitaristes. A l'arrière-plan, le batteur. Ils sortent d'un western, d'un polar, d'un road movie. On se demande si on les prendrait en stop. Phil Betran, Lucas Lepori et Fab Giacinto soutiennent la voix d'Yke. Qui  s'accroche à sa guitare comme un  trapéziste aérien à ses cordes, monte en régime, entame la phase de décollage du zinc qui a repris son vol vers 2004 quand des fans japonais du bon vieux Raxola réclamèrent le disque entré dans la légende. Du coup, reprenant du poil de la bête, Kengen a monté une nouvelle équipe. Elle vient de sortir un CD, "Guts Out", et sera au Rock Village le 12 mai à Horion-Hozémont et au Brussels Summer Festival, le 17 août.

Du bar,  on les voit construire un échafaudage de sons pour grimper au ciel des rockers. C'est du lourd, avec pourtant un côté funambule, une légèreté due à un subtil dosage de conviction, d'humour et d'amour dingue. De quoi? Faudrait oser dire de liberté. Yke, dans son costume de clown pas triste ce soir, largue les amarres quand il enfile ses Come Back Shoes. On se demande jusqu'où ils pousseront la cadence. Il lève les yeux au ciel et balance, "Il me semble qu'on va lâcher les chevaux" ou un truc du genre. S'ensuivent une sarabande, une gigue, une bagarre de motards à la Rossi qui donne envie de sauter sur place. Les textes parlent du monde, de résistance, de justice, de dieu, d'amour et de défi. Enfin, c'est ce qu'on croit avoir saisi au passage.

La vérité, c'est que la bande des Raxola oublie le reste du monde, quand elle monte sur la scène, dribble la réalité. Au Rockerill, sous le regard attentif de Michaël, qui a créé le lieu, qui lui insuffle sa passion; les artistes rejoignent, on le sait bien, ceux et celles qui, à un moment de leur vie, ont choisi de ne pas rester calés dans leur fauteuil. Au-delà de ce que pense le public, ils sont là, en quête de la note bleue et quittent les sentiers battus pour improviser en suivant le tempo du moment. Kengen, tête renversée, journaliste punk/Don Quichotte, emballé dans son costard de vagabond lunaire, rêve.

Rideau. Même si au Rockerill il n'y en a pas. Amarrés au comptoir, les copains de Vacation regardent Yves remettre sa Gibson dans son écrin. La guitare a chauffé, la tête des gens et des musiciens itou. Le moteur a résisté jusqu'au bout de la chevauchée fantastique. Yo No Se, de Bristol (GB), prend le relais sur la route balisée par les riffs d'acier inoxydable des trois premiers groupes. Quelqu'un, cette nuit-là,  aura-t-il levé  les yeux vers les superstructures de l'ancienne usine en pensant aux travailleurs qui ont bossé dans l'immense hall? Comme si la rumeur des machines grondait ainsi la vague montant de l'horizon pour déferler sur le rivage perdu. Punky soul of rock'n'roll est la devise de Raxola. Et celle du rocker carolo wallon William Dunker, "Toudis su'l voye". En route.    

Commentaires

Portrait de Marc Lerchs
Quel joie de lire cette belle plume... "On se demande si on les prendrait en stop..." Tellement amusant !

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