semaine 22

En première ligne, avec les restos du cœur

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 27 mars 2020

Depuis le vendredi 13 mars, le resto du cœur de Charleroi s'est adapté en distribuant des colis. Chaque personne attend son tour et se dirige vers le guichet, avec, au passage une blague de Denis. Photos © Marcel Leroy

Toute la journée durant, il faut répondre aux donateurs et aux personnes en détresse, organiser les voyages de la camionnette, continuer à suivre les dossiers divers.

Dans la grande cuisine, la préparation des sandwiches demande de l'imagination. Les parfums de soupe aux légumes sont temporairement oubliés.

Une maman se présente avec son enfant, sous le regard d'Annabel et Claude.

Dans la rue, le long du resto, la file s'allonge dans l'ordre. Il y en aura pour tout le monde, disent Bénédicte et Céline.

Troisième lettre du resto du cœur de Charleroi, en première ligne face à l'épidémie. Dans tous les restos du Royaume, la vie est pareille, avec quelques différenes selon les lieux. A Charleroi, au fil des jours, la file s'allonge sur le trottoir qui flanque le bâtiment de la place Delferrière. Après deux semaines de distribution de colis contenant des sandwiches, des fruits, des biscuits et autres produits donnés à l'association, les personnes ont assimilé le nouveau mode de fonctionnement. Aux antipodes de l'atmosphère habituelle du resto, où, malgré les tracas, les gens se retrouvent en partageant un bon repas, en faisant appel au service social et aux ressources du vestiaire. Partout dans le pays, les restos du coeur regroupés dans la fédération agissent en première ligne pour les êtres confrontés plus que d'autres aux conséquences de la crise. La "fédé" a mis au point une procédure de sécurité pour garantir les règles d'hygiène. Partout, comme toujours à la fin du mois et plus encore actuellement, l'argent manque. Pour les personnes sans abri, les nuits sont fraîches même si le soleil luit et si le ciel est bleu. Pour eux, pas d'infos à la télé. Prendre une douche est un rêve. Trouver des toilettes aussi. Le pain est rare. Les mancheurs ne recueillent plus rien. Les snacks qui les soutenaient sont fermés. et les diverses distributions sont au point mort. Jeudi, près de 300 colis ont été enlevés à Charleroi. Un chiffre qui augmente regulièrement. Des sandwiches préparés au resto carolo seront distribués dans différents quartiers de la ville de 200.000 âmes, par des éducateurs d'autres associations. Via le Relais Social, la solidarité se renforce entre les associations, les citoyens et le CPAS. Celui-ci a ouvert deux vastes dortoirs dans une école de la Ville, forcément vide. La présence de la police permet de contenir tout mouvement d'énervement. Il arrive qu'un être angoissé craigne de ne pas recevoir son colis. Pourquoi serait-ce différent ici, alors que dans les supermarchés des gens se sont battus pour des spaghettis et du papier de toilette? Les policiers épaulent les éducateurs qui filtrent le passage vers le guichet aux sandwiches. Deux mètres entre chaque personne, une personne à la fois. 

Comme le personnel soignant, les transporteurs, les gens des magasins et tant d'autres artisans de la vie quotidienne, les travailleurs sociaux, ceux des associations et des institutions publiques, se décarcassent sans guère trouver le temps de souffler. En rentrant, après le boulot, ils doivent penser à leurs proches, faire eux aussi leurs courses, essayer de trouver le repos alors qu'ils ont des images terribles plein la tête. Voir une maman se demander comment elle trouvera à manger pendant l'immensité du week-end pour sa petite. Voir un homme d'âge mûr s'angoisser parce qu'il n'a pas de savon. Voir un sans papier regarder le pain sans trouver le mot pour le dire dans une autre langue que la sienne. Il l'aura, le pain,  bien sûr, parce qu'il ne faut pas trouver toujours des mots. Un  regard, un geste et on se comprend.  C'est aussi ressentir le désarroi d'un citoyen en faillite qui se demande comment remplir son dossier sans  wi-fi ni ordi. Voir des femmes en quête de langes et de lait pour leur bébé. Ou pleurer presque pour une bouteille d'eau. Toutes ces situations poursuivent longtemps celles et ceux qui doivent trouver des solutions, dans le tumulte du moment.

De la détresse et du chaos remontent à la surface des sourires et ces envies de poignées de main qui ne se noueront pas. La solidarité serait plus forte que l'épidémie, même si des comportement individualistes existent, bien sûr. C'est une dame qui habite dans un immeuble et dont la jeune voisne fait les courses. Un épicier qui va livrer chez un couple sans auto, incapable de monter dans le bus qui ne passe plus. Le facteur aux aguets, prêt à signaler une solitude écrasante. C'est un quidam qui dépose dans une boîte à livres un bouquin pour qui n'en a pas. C'est la musique que balance sur instagram un artiste. Dans la ville quasi déserte, les silhouettes avancent une à une, une étrange rumeur nappe le silence. Celle de la débrouille. On n'ontend plus passer les Ryanair décollant de Gosselies, ni le train de Paris dans la vallée. Mais, quand même, il arrvie qu'un cycliste passe en sifflant. Il ne roule pas en peloton. Au resto du cœur il y a un monsieur de la génération d'Eddy Merckx qui vient chercher un colis et qui dit merci avec un cœur grand comme le vaste monde, on le ressent. C'est ça, avant tout, là-bas, autour de ce bâtiment. Même à distance respectable, les gens sont proches. Peut-être plus qu'avant. peut-être bien plus qu'avant. On se le disait en regardant un nommé Johnny claquer la porte de sa camionnette pour trouver quelqu'un du resto à qui confier un fagot de baguettes. Ce boulanger de Marchienne-au-Pont a cuit le pain dans son atelier désert car le personnel est confiné à la maison. Alors il a voulu faire un geste. Qui vaut tout l'or de l'univers, pas vrai?

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