semaine 46

Duray? Jamais Trop Toujours Plus

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 29 septembre 2018

Du sommet du terril, Christian Duray a lu un extrait du témoignage de l'objecteur de conscience Jean Van Lierde, qui fut mineur au Bois du Cazier et dénonça le premier les conditions d'un travail d'une extrême pénibilité. Photo Marcel Leroy.

De sa voix rauque, le poète a salué la mémoire de ses grands-parents, Emilia et Armand. Il en oublia de parler de son livre, "Jamais Trop Toujours Plus". Une biographie illustrée, collage de moments vécus, de mots qui cognent dur, d'émotions qui ricochent sur les paysages de son enfance au pays des terrils. Photo Marcel Leroy.

Et voilà le grand Duray, avec ses cheveux qui se tissent de filets gris - comme des hachures pour signifier la vitesse dans les BD -, qui monte le long du versant canal Charleroi-Bruxelles sur le Terril Saint-Théodore. Celui de l'Est, dit Le Nouveau. Dans son sac, il transporte un exemplaire du livre qui n'essaie même pas de résumer son parcours. Titre: Jamais Trop Toujours Plus. C'est très exactement ça. L'ouvrage, mis en page par Cécile Gantois, de Thuin, n'a rien à voir avec l'immense majorité des livres. Cet album est un croisement de chemins faits de photos, de blues, de marches de l'Entre-sambre-et-Meuse, de dessins et peintures, d'extraits d'articles de presse, de poèmes, de chroniques, de révoltes passées ou à venir. Ce fagot de près de 200 feuillets serait une vaine tentative d'autoportrait du poète qui offrait et partageait ses Chroniques de Clabecq au plus fort du combat des sidérurgistes, il y a vingt ans, si ma mémoire ne me joue pas de tours.

Du haut du terril, comme les copains qui sont montés l'écouter, et aussi pour entendre des musiciens, Christian tourne à 360° sur ses godasses de cuir. Il se renfonce dans son veston de laine, met ses lunettes. Il connaît par coeur la chanson de geste de ce décor tramé de cheminées, de halls industriels vides, de péniches, de bagnoles sur les routes qui se faufilent entre les baraques de brique ocre, avec la silhouette du HF4, le dernier haut fourneau de la vallée de la Sambre, qui monte la garde et qui devrait rester debout grâce aux militants du  comité de sauvegarde qui ont cheminé aux flambeaux, des nuits de ces derniers hivers, à la Sainte-Barbe. Le Saint-Théodore est une vigie. 

L'homme enfonce les épaules en boxeur dont les poings sont des mots, sort tour à tour des paquets de feuilles et déchiffre leurs lignes pendant que le vent emporte les paroles, le souffle, les regards, les échos des instruments de musique. Ils jouent Dirty Old Town, Le Temps des Cerises, Bella Ciao, la Grandola Villa Morena. L'accordéon de marin, le fifre, des bandes sonores et le saxo ouvrent et ferment les phrases qui s'envolent, se perdent, filent à travers le ciel bleu et les arbres, les herbes folles et emportent sans en faire le tri des appels de cloches d'église, les échos d'une fanfare qui défile vers Dampremy et des cris de gosses qui jouent quelque part, en bas. Un avion rouge et blanc gronde très haut. Une sirène retentit. Gyrophares dans les lointains. Rumeur de Charleroi. A Marchienne, le Pardon de la Batellerie regroupe des dizaines de rafiots. 

Des mots te secouent, ils s'emmêlent les pinceaux, restent la musique, le souffle. La présence. Au pied, du terril, tu sors ton exemplaire de Jamais Trop Toujours Plus, survole les repros de cartes postales, les résumés de vies de gens debout- Emilia, Armand...- de petits mots éphémères rescapés d'un tiroir perdu, de programmes fanés de concerts jamais terminés, et, page 194, soudain, impromptue, cette élégance douce du Beuglant Duray.  Rien d'autre à dire. Lire, donc, oui, lire tant qu'on sait encore... 

"Louis, tu es le passant du temps apaisé. Tu ne photographies pas l'horloge, et pourtant ce qui est immobile rappelle le mouvement: la chaise haute a freiné devant la barrière, le chantier des chambres raconte l'histoire d'une journée passée à la maison, les peluches s'endorment d'avoir cueilli et supporté, Doudou se repose sur un tabouret avant la dernière étape de nuit; veiller sur toi et ton sommeil qu'il sait parfois agité, lorsque le grand carrousel des images s'accélère du lit au plafond, quand tournent farandoles de lego, transparences dansées de Lucie, saccades de poissons dans l'aquarium; paroles de la nuit qui racontent tellement d'histoires qu'un garçon de 5 ans a, pour son anniversaire, noué autour de sa maison le ruban de son regard".

Blues? Ben oui. Blues. Coeur tapant.

 

-Jamais Trop Toujours Plus. par Christian Duray. 198 pages et des brassées d'images. Edition originale de 100 exemplaires. Réalisé par Azimut, Cécile Gantois, Thuin.     

 

 

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